Au départ du texte, cette question de parier sur le relationnel pour l'amélioration de Linux est intéressante, comme le problème général de partage, de coopération ; la question qui se pose est de savoir si ce qui est en jeu ne concerne pas seulement un challenge entre passionnés de technologie, dans une sphère d'émulation mutuelle et de compétition : car dans le fond des contenus d'échange, il reste souvent un goût de manque. Chacun expose sa part, et l'appréciation de celle de l'autre reste dans un oubliette du temps. La réalité de l'autre est-elle niée ? Il faut reconnaître d'un autre côté la réalité d'Indymédia, par exemple.
Cette fameuse question du partage. Le fait de disposer de nouvelles techniques autorise-t-il un partage plus équitable ? Par exemple il semble que Wikipedia et IndyMedia en fournissent une preuve. Mais faut-il examiner plus près. D'abord il est une attaque facile de Wikipedia : le manque de fiablité : une psychologue clinicienne présentera aisément sous cet angle cet outil devant des parents. Pour autant le fait est là : Wikipedia est. Un être raisonnable remarquerait de plus que l'affaire de la fiabilité de l'information partout ailleurs est connue : il suffit que quelques dits experts marchent en rond en scandant pour que quoi que ce soit de vrai ou de faux soit assuré comme fiable dans le médiatique du temps. Pour ce qui est d'IndyMedia, le fait est que son existence pose problème à certains : attaque de Gènes, FBI pour Nantes, procès si certaine information se répand par ce vecteur. Le temps d'IndyMedia aura-t-il une fin ? Par usure de ses volontaires ? Le fond de la question est-il dans le temps, dans le don du temps au partage ?
Une autre clé pour ouvrir ces questions est celle du temps, et du rétrécissement de celui-ci autour du présent. Intéressant par exemple une interrogation, à propos des blogs, sur le tout nouveau tout beau, mais souvent décevant sur la durée dans l'échange, ou sur la désertion dans les suites ? On a aussi des flashmobs, centrées par la notion de jeu, ponctuelles, apparitions diparaissantes. On a aussi des actes des Yesmen, ou des détournements italiens usant des virtuels technologiques. Mais le détournement a peut-être fait son temps : il est récupéré de longtemps par le spectacle. Sauf peut-être justement, encore, dans le ponctuel : des actes ponctuels, des déstabilisations ponctuelles dans le temps : ce qui peut devenir en cela est dans les procès à suivre. C'est-à-dire qu'en fait, tout devient sans histoire.
Tout devient sans Histoire : du furtif, choses sans durée. L'avantage des techniques du ponctuel est de ne donner prise au processus, au procès. Inconvénient : c'est la fin de l'histoire, des histoires. Avantage : on n'aura pas d'histoire(s). L'histoire est dans le procès : là sont les risques de l'histoire.
La liberté se réfugie dans le furtif. L'espace de liberté est à attaquer en ce lieu, à affaiblir là, par le pouvoir du paraître et des sujétions : réduire énergie et temps du volontariat incontrôlé. Ceci admis, reste là question de l'addiction ; on a parlé d'une génération pliée par éducation aux lois du spectaculaire il y a déjà longtemps. Cette énergie et ce temps sont dès lors réduits par accoutumance généralisée au chacun pour soi, en peur et en survie : la réalité de l'autre a disparu des consciences. Philippe Coutant remarque justement l'heureuse existence d'Apo33, en fin de son texte : lui-même contribue grandement dans ce cadre au partage d'information par le don, la transmission de textes pertinents. D'autres le font. Reste cependant cette impression de rareté dans l'échange sur les textes, l'idée de fond d'une diminution dans le partage à ce niveau : Philippe C. finit sur le nécessaire rapprochement de rencontres, et sur le nécessaire échange théorique, notamment. Il reste vrai que le don enrichit le donneur, pour autant… Le don rapporte à la personne qui donne. Dans le potlach, le don vise à excéder le contre-don potentiel : il ne rapporte pas “aussi”, comme dit Philippe C., il rapporte surtout, la surenchère étant essentielle. En ce sens ne serait-il pas si important qu'il n'y ait pas de réponses dans le virtuel échange…
Faut-il en rester au don ? Un point à voir en exemple : nos amis de Lille, Laurence Allard et Olivier Blondeau, ont exposé le cas intéressant d'informations filmées provenant de Seattle et Gênes, disponibles librement dans le virtuel, agencées en film (“La quatrième guerre mondiale”), réusées en clip par une rappeuse marseillaise, qui réinsérait ainsi ce qui passe pour tapage de banlieue en contexte altermondialisant. Réactions alors opposées : tel, selon une ligne exposée par David Guignebert, voit dans le clip du spectaculaire de plus ; telle autre ligne, tracée par Alex Hache, y use du donnable à voir permettant de déterminer de l'interaction dialoguée entre les observateurs. On en resta là : il y a certainement beaucoup à dire encore dans cet ordre de propos. Un tel objet-fétiche a-t-il ou non la vertu de permettre l'émergence du sujet en qui le voit, l'écoute ?
On voit apparaître ici l'importante question de la subjectivation : à rapprocher de celle du sujet, clé ? voire problème essentiel - dans la réflexion de Debord, comme à rapprocher aussi de tout ce qui apparaît maintenant de la notion d'individuation, chez Simondon, puis chez Stiegler, et bien avant chez Jung, donc chez Deleuze dans un sens, et donc au fond chez Guattari. Intéressant donc ce lien inconscient / désir / subjectivation, que fait apparaître à plusieurs reprises, dans son texte, Philippe Coutant ? et y ajouter individuation, toutes ces notions tournant autour du même point. Quant à Guattari, qui semble débuter dans son rôle de tarte à la crème, à propos d'écologie mentale concernant notre existentiel, on peut lui ajouter peut-être ici Sartre, même aveuglé, démodé, si l'on parle d'existentiel : ne pas oublier de revoir le chapitre sur “la psychanalyse existentielle” dans l”'Etre et le néant” de 1943…
Sujet, subjectivation, individuation, donc. Dans cette offre de pensée, Philippe Coutant note la “captation de la libido par le système”. Ceci paraît comme un point important. Revenir sur cette captation de la libido par le système : Stiegler se place dans une approche freudienne, lacanienne, dans le lien libido / narcissisme sous ce registre, donc dans le strict linéaire de la théorie fermée, figée depuis le début du XX° siècle, de la sexualité dans la psychanalyse : son importance est indéniable, mais la volonté de fermeture est aussi étrange. Il y a là une limite chez Stiegler, comme chez Freud, et Lacan évidemment. Qu'on ne trouve pas chez Debord, qui a pour sa part d'autres limites, bien qu'il ne les place pas délibérément quant à lui. Pour Debord par exemple, qui reconnaît à la psychanalyse tout le potentiel de renversement et d'évolutions qu'elle contient, mais en son origine, - et l'on pourrait dire alors avant le raidissement freudien par exclusion de Jung ? c'est justement le sujet et lui seul qui peut enrayer le fonctionnement du capitalisme : le problème est qu'il ne voit pas de problème du sujet à partir du moment où l'aliénation de celui-ci par le contexte, dans une disposition analytique marxienne, disparaît. Pour Debord la question est de créer les situations favorables à l'émergence du sujet de chacun en chacun, éloignant l'illusion de la liberté-croyance. Ce qui est devenu croyance est l'illusion, le masque, le spectacle de la liberté. Ne se contenter d'une captation de la théorie de la sexualité par le système, ni d'une apparition du sujet par le miracle de la disparition d'un contexte, puisque c'est le sujet qui détermine ladite disparition, et car la parfaite conscience dans la théorie de la sexualité freudienne, ou freudo-lacanienne, fait aussi bien l'intégration dans le système d'une libido hantée par l'instinct de mort.
On retrouve ici en fait dans le propos de Philippe Coutant une approche du narcissisme telle qu'elle est chère au fond, peut-être, à Bernard Stiegler : ce dernier y voit en effet un côté positif. Il trouve des éléments pour en faire un obligé. Il faut d'abord s'aimer soi-même, etc. Mais la véritable question du narcissisme n'est pas de s'aimer soi-même, c'est de se bloquer sur ce stade : il n'y a donc pas de côté positif dans un tel narcissisme. Que le stade du miroir ouvre sur le majuscule, le Nom, le nom du père, le langage, la loi, et logiquement donc le monde marchand, ce qui le suit et ses spectacles, c'est clair ; est-il permis alors d'examiner comment il ferme sur un versant vital ?
Anders donne à voir une perspective neuve sur la chosification de l'homme par l'homme, ou la réification de Lukàks dans “Histoire et conscience de classe”. Mais l'ensemble biotechnique machines-réseau nous échappe-t-il dans la mesure où le sujet nous échappe en nous. Subjectivation, individuation, désir, inconscient, sujet. Ce qui devient difficile est de laisser vivre le sujet en nous. On est édifié à la lecture des “Hommes dans l'Etat”, de Reich, exclu par les communistes, exclu par les psychanalystes ; Lukàks a regretté le premier temps de son oeuvre propre ; Debord a beaucoup bu. Reste-t-il de cette psychanalyse qui prétendait faire advenir le sujet ? Ce qui devient difficile l'a-t-il été toujours ?
Tout ceci, pour perturber un peu, par une dérivation, entre des textes autres, non advenus encore.
A +.
Bernard.