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Poétique du Numérique : la désertion, et la féminité dans la modernité.

“Il était une fois un roi d'Uruk, qui était d'un force et d'une grandeur prodigieuse. Cela se passait il y a bien longtemps, alors que les dieux et les hommes n'étaient pas encore bien séparés, et qu'il existait plusieurs chemins pour aller de la terre vers le ciel, et du ciel vers la terre. Ce roi s'appelait Gilgamesh, et il unissait, dans sa nature, celle des dieux et celle des hommes. Deux tiers de son corps étaient d'un dieu, mais le troisième tiers était mortel ; et, toute sa vie, il porta les conséquences de son double caractère : puissant, impétueux comme sont les dieux, il tenta d'obtenir l'immortalité ; mais chaque fois, ce qu'il y avait en lui d'humain l'empêcha de parvenir à son but et, à la fin, il dut se soumettre à la mort.”

“L'histoire de Gilgamesh” ( Massoudy/Grimal / Ed Alternatives ) .

“On peut plaisanter avec la mort, pas avec la vie. Bravo !”

Arto Paasilinna.

Illustration poïétique : cinématographie anténumérique, obstacles, remèdes.

Plongée dans le numérique : traversée de la désertion.

1. Temps.

1. Effets sur le mode de vie.

a) Accélération. b) Mode, facticité, disparitions. c) Omniprésence de l'offre. d) Influence du numérique dans la sphère de la suveillance et du contrôle.

2. Instantané, présent.

a) Instant perpétuel, temps réel. b) Dans l'instant sans réfléchir.

3. Accumulation.

a) L'accumulation n'est pas infinie. b) Elle est incessante. c) Elle implique l'idée de ne plus avoir le temps.

4.Mémoire.

a) Archivage et enregistrement. b) Oubli. c) Anamnésique déserté. 5. Différances. a) Délégation. b) Accoutumance. c) Le corps différé. d) Choix et différance. e) Téléchargement. f) Lien technique/différance. g) vertige et inquiétude.

2. Corps.

1. Déplacements. 2. Schizoïdies. 3. Arrêts.

3. Qui…

1. Objet technique, séduction et confiance. 2. Séduction, être-agi, facilités. 3. La gratuité, la peur. 4. S'extraire.

4. La peur.

1.Perte et exponentialité. 2. Contrôle invisible. 3. Le réifié, le faux. 4. Déresponsabilisation, déserteurs.

Issue.

1. Résistances des expirations. 2. Portes de l'insu. 3. Nominations, cristallographies, errances.

Féminité-modernité.

Qu'on en finisse.

Bibliog/filmog.

Poétique du Numérique : la désertion, et la féminité dans la modernité.

Poïétique : n'est-ce de la poétique ou du poétique ? Peut-être est oubliée, here and now, la tentative d'exploration impossible de ce domaine poïétique par Todorov, mais expression de l'impossible qui mérite éventuellement d'y retrouver du sens. Poïétique, poïesis, (ou “poeisis” comme on voit parfois de nos jours) ?

Autre terre à explorer : cette approche du faire, de la technique, de l'induction des pratiques, de la forme d'énonciation et de ses règles, de son achèvement en langage, et justement de la prise en compte des procédures et dispositifs techniques comme conditions, c'est le propos de Stiegler depuis la faute d'Epiméthée : il est encore curieux de noter l'absence totale de références, chez cet auteur important rapport à l'objet ici, à un autre auteur important, enfoui profondément par le “renouvellement technologique incessant” qu'il releva, (illustré par le “temps de cerveau disponible” du spectacle exposé par Le Lay, ce dernier que Stiegler considère avec un grand intérêt contrit et désamusé) : Debord et le parcours situationniste, qui posent le problème de la création, de l'art, dans le contexte et les pratiques de l'évolution technique et leurs bouleversements. Oubli et mémoire…

Ceci dit, Debord ne vit plus aux temps numérisés : les supports nouveaux, l'hypermédia, la fragmentation et la démultiplication induites par le numérique et leurs conséquences, l'intégration de plasticité et sonorité, - apportent une complexification. Complexe outil, complexe technique, mais où le fond aurait-il changé ? On lit par exemple dans Cormerais et Gosselin : “si l'art ne fait plus partie de la pratique technique qu'elle a désertée”, et l'on s'étonne : qui est-elle ? On devrait peut-être lire “qu'il” – l'art - a désertée : or la désertion semble être du côté technique, de la pratique technique. Un possible manque dans l'acte, - un possible insu situe ici la question entre l'art désertant la technique et/ou la technique désertant l'art, - dans une modernité qui n'est pas masculine, par ailleurs. Poïétique déserte numérique, numérique déserte poïétique ?

1. Ce qui est déserté, en fait est l'effort de marche rapport au risque du blocage, et autant l'effort de se délivrer du superflu, de déposer le cristal qui est propre de l'individuatif, - dès lors qu'il s'est formé, achevé, peut-être pas nommé (cf stade du miroir de Lacan) , - de façon à poursuivre le cheminement sans en être alourdi, sans céder à la tentation d'une fascination arrêtant la vie, le flux de la vie même, - peut-être une tentation freudienne ici. Sans nier qu'il y ait là du propre, de l'attaché : voir Stiegler, voir le propre du poète, - le style ?

2. La féminité : la question du créé/fabriqué, ou du produit, se résout avec ici le souci de maîtrise du vivant, du procréé, de l'enfant, machine désirante de machine désirante, créé-fabriqué-produit à la fois par ce féminin auquel on prête volontiers l'irrationnel, mais auquel le numérique enlèverait volontiers son désir – son irrationnel, son/sa poétique/poïesis – pour ne lui laisser qu'une fonction machinique, matricielle, voire ne lui rien laisser en en séparant cette fonction. Ici voir Testart, Chatel, Higgins.

Désertion quand est appelé l'effort qui fait savoir : sociétalité le réclame, - l'adoption des abonnements aux fonctions numériques qui fait cibles volontaires fuit l'effort de sociétalité. Le problème est de ne pas s'attacher aux attachements qui sont de fait, qui sont cristallisations, qui sont indéniables. Le nodal est réel, mais le noeud noué, ne pas en rester là. A tourner en rond en errances, les situationnistes par exemple ont marqué de traces, cristallographies à disposition des errants et marcheurs, qui nourrissent aussi bien que piègent.

Ainsi apparaît l'attachement. Le rapport à un nécessaire attachement, une propriété. Donc un fétichisme. La déclaration / le fétiche, à séparer de l'attachement / transfert, agalma-Alcibiade (voir chez Lacan l'étude du “Banquet” de Platon). Il n'y a pas d'objet à convoiter, - ce n'est pas un objet qui ferait force de séduction de Socrate, qui n'est séducteur mais amant déclaré. Pas un fétiche, fut-il objet virtuel, de convoitise numérisé. La force de Socrate cependant est appropriation, appropriée, par efforts qui ont fait son savoir, - son être, son vital ?

De la difficulté à démêler le cut-up, le reproduit du produit, ce que l'on pourrait voir aussi chez Todorov, Descartes, et Stiegler entremêlés. A moins qu'il n'y ait plus urgent à vivre…

Illustration poïétique : cinématographie anténumérique, obstacles, remèdes.

On peut considérer la technique comme une marche avec son risque de s'arrêter [Narcisse, - et là une erreur peut-être du Narcisse de Stiegler, suite à celui de la psychanalyse en son état marqué par le stade du miroir lacanien] pour contempler son objet fixé. Marche qui, si elle décide de savoir où elle va, - calcul : technique, biotechnique, maîtrise – se fixe en système. Accepter les afflux techniques, affûtages, et “s'en détourner aussitôt” tant la marche, le cheminement, vaut et non le but, l'acquis, l'arrivée. Ne pas viser la réalisation technique.

Il faut considérer aussi le cheminement sur le papier comme la même chose. Dans ce cheminement, sans but, erratique, qu'est l'essence de vie, non dans la visée du point final. Il y aura des moments où la fatigue oblige le marcheur à se reposer. Puis ensuite il reprend sa route, selon ce que ses rêves lui auront dit, selon ensuite ce que les signes lui montrent : donc attention à l'attention : Bianu, Huxley.

Il semble, - à vérifier – que le point qui accroche Franck Cormerais et Sophie Gosselin dans Poétique du Numérique est le créatique dans le poétique, la publicité, son rôle mal entrevu (voir à partir de Debord), la désertion que je relève en irruption involontaire dans du discours, la féminité de modernité / idem surgi de l'inattendu : voir Frankenstein et l'affaire de se passer des femmes, “Magasin des enfants” / Testart et psychanalyse ; clonage, - et aussi bien celle de se passer des hommes : question. (Aussi “Frankenstein : mythe et philosophie”, J-Jacques Lecercle / Puf, Philosophies ; et “Frankenstein ou les délires de la raison”, M. Vacquin, Ed F. Bourin, 1989).

Ce sens de poïesis qui se diviserait en production et création, ouvre ambiguïté : la production n'équivaut pas à création. La production de masse par exemple ouvre standardisation, normes : la singularité du créatif est ailleurs, en seul début de chaîne, de protodéfinition. Mais la protodéfinition est-elle aussi bien dans un flux qui la contient ? Y a-t-il poïésis en ce produit de masse ? Une naissance est en un flux de naissances, comme les poupées russes : ce qui reste au singulier est du côté d'un irrationnel-féminin-inconnu… Quelque chose est perdu du sens premier de poïésis, et la déshumanisation du travail à la chaîne s'y lie (cf. travail par ateliers : Lewin, Lippitt, et White). On verra Testart parler de taylorisation à propos de procréation médicalement assistée…

Evidemment, il ne peut y avoir de Ford T sans production de masse. Pour produit fini à valeur technologique augmentée, il faut quantité. Le leurre est ici dans l'escamotage de plus-value. Pour quantité, il faut demande de masse : tentation d'organiser la demande de masse. Des produits n'ont pas marché : le minidisc enregistré, le DAT, la Smart coupé. Il n'y a pas eu d'adoption, selon le mot de Stiegler. D'autres flambé : téléphone portable, photo numérique, Espace, Scenic, Wagon R, Yaris … [Etudier les changements de mode de vie / comportement s'y liant, soit en attente, l'elpis de Pandore précédant leur apparition, soit en conséquence - l'adoption, - soit en fait dans la jonction indissociablement de ces deux aspects. Voir dans Stiegler par ex. l'attente de l'inattendu.]

Ne s'agit de nier, renier la technique, si s'intègre celle-ci dans un cours, un flux, une marche qui ne vise au but. En niant l'impondérable, envers et contre tout le hasard des rencontres. L'échec du produit qui ne marche pas vient peut-être de ce but visé à partir de calcul basé sur fixation / ego / sur produit réalisé. Calque sans créatique.

Contingences culturelles : bva marche USA, non en Europe… Pour de telles choses, la pub ne suffit pas toujours. Même si l'escamotage de la plus-value se niche là : “vendre à Coca du temps de cerveau disponible” (Le Lay). Là où la pensée de Stiegler est pauvre, comme celle de Le Lay, - un peu moins quand même, soyons juste - c'est de ne pas voir que Debord a déplié ce fait avant eux et bien plus précisément. Il est atterrant de ressentir qu'en 2006, il faille patienter encore pour critiquer Debord, cet alcoolique, cet ivrogne, cet admirateur d'Archiloque, avant de réexposer le fond de ses révélations sur la différence entre le contrat standardisé de la société du spectacle, et un contrat singularisé donnant latitude au créateur : cf. “Des contrats” / Debord/Lebovici. Apparaît en fait clairement ici ce qui sépare créé de produit dans le poïésis, tout comme ce qui ne les sépare pas : ce que l'on peut alors comparer prolonger, dans le poïétique et la poïétique, ou le poétique et la poétique. Si l'on veut, mais qui en fait semble avoir déjà perdu saveur.

Il faut situer ceci dans l'en-deçà du temps numérique, mais en ce que la position du problème d'un cinéaste désireux de filmer est aux mêmes prises avec le droit, les conditions, le coût des supports, quant au principe du lien à la technique, et l'exemplarité de la question soulevée par ce curieux livre ultime de Debord en montre quelque chose souvent escamotée. Le livre pourrait d'ailleurs être co-écrit avec Lebovici, si celui-ci n'avait été assassiné dans un guet-apens toujours pas élucidé, puisque les contrats qui constituent le livre sont signés des deux noms. Ce qu'expose Debord ici, c'est le caractère d'exception de ces écrits par rapport au contrat standard ayant cours dans le milieu cinématographique dont le dirigeant d'Artmédia qu'était Lebovici n'ignorait rien : dans son introduction, qu'il intitule “Justifications”, Debord écrit à propos de ces textes contractuels :

“Tous sont faits pour inspirer confiance d'un seul côté : celui qui pouvait seul avoir mérité l'admiration. L'artiste n'avait, en aucun cas, à expliquer comment il choisirait de s'y prendre pour venir à bout d'une sorte d'exploit apparemment insoluble, et qui ne pourrait donc qu'étonner. Annoncer véridiquement le titre d'un ouvrage, dont personne ne sera capable même d'imaginer le traitement, est la plus grande concession qui pouvait être consentie. Et une semblable information, par la suite, sera d'ailleurs avantageusement supprimée.. Enfin, plus parfaitement négatif encore, un troisième film a été choisi d'avance pour ne même pas être finalement réalisé ; et son programme devra finalement se révéler exempairement ironique.”

Un peu plus loin, il dit l'urgence qui sépare le vivant absolu, dans l'art, du spéculateur qui investit dans un produit en l'occurence partie prenante d'un marché du poétique, ou de la poétique :

“Solo vivimos dos dias (“Nous n'avons que deux jours à vivre”). C'est un principe naturellement peu favorable à la spéculation financière. Un nommé Boggio, du Monde, qui voulait exposer, de la manière la plus instructive possible, l'assasinat de Lebovici, relevait que ce producteur s'était progressivement “éloigné de la norme socialement acceptée par son milieu professionnel”. On peut bien dire aussi qu'il s'en était fait gloire.”

Il est alors édifiant d'entrer un peu plus loin dans l'exposition de ces trois contrats, signés pour la réalisation de trois films : premier contrat. “La société du spectacle”. 1973. Second : “Sixième film de Guy Debord”. 1977. Et troisième : “De l'Espagne”. 1982. Une évolution dans le temps est peu perceptible entre les deux premiers textes, le premier étant déjà singulier en regard de ce qui est généralement attendu de ce type de document, mais le troisième s'en écarte dans un mouvement artistique qui semble impossible à situer dans le registre du connu, au point effectivement que le dit contrat fera de fait oeuvre en soi, ce qui peut-être a conduit l'auteur à en donner ce livre. Voici par exemple quelques termes du premier texte :

“PRÉLABLEMENT AUX PRESENTES, IL EST PRECISÉ : (…) Il est entendu que l'auteur accomplira son travail en toute liberté, sans contrôle de qui que ce soit, et sans même tenir compte de quelqu'observation que ce soit sur aucun aspect du contenu ni de la forme cinématographique qu'il lui paraîtra convenable de donner à son film.”

Il est permis de penser que telle latitude d'emblée n'est pas banale dans le milieu, et la suite est à l'avenant…

“Art. 1. (…) La date de début du tournage, ainsi que la durée du tournage, seront fixées par l'auteur, étant toutefois bien précisé que celui-ci devra en informer le producteur au moins dix semaines à l'avance, de façon à ce que tous les éléments – dont le producteur prend la responsabilité – puissent être réunis.”

L'article 5 arrive aux espèces, un minimum garanti qui sera “d'ailleurs versé par anticipation” et qui correspondrait environ à 90 000 € au XXI° siècle, peut-être, sorte de marque de confiance qui n'est pas le propre du spéculateur commun, fut-il mécène :

“Art. 5, A. (…) le producteur garantit à l'auteur : 1) un minimum de perception de Frs : 100 000 (cent mille francs) qui lui sera d'ailleurs versé par anticipation (…) Le producteur déclare n'avoir accordé sur l'exploitation du film aucun droit, gage, nantissement, délégation, pouvant faire obstacle aux termes des présentes, et s'engage formellement à n'en accorder aucun à l'avenir. (…) Le producteur délègue dès à présent à l'auteur, ce que ce dernier accepte, dans le cadre du Code de l'Industrie Cinématographique, les recettes du film à provenir de son exploitation totale et sans réserve dans le monde entier. (…) Pour la vérification des comptes et pour l'encaissement des sommes dues à l'auteur, ce dernier sera seul habilité à le faire, à prendre tous accords avec le producteur et à lui donner tous acquits.”

Quand aux questions de contrôle, qui occuperont plus tard ce propos sur poétique et numérique, elles sont aux mains du poète :

”(…) Le producteur reconnaît d'ores et déjà à l'auteur, le droit de contrôler à quelque moment que ce soit ladite comptabilité. Le coût définitif du film devra être communiqué à l'auteur par le producteur dans les six mois qui suivront l'établissement de la copie standard du film.” “Art. 8. “Toute la conception de la publicité de lancement, affiches, maquettes, etc., sera établie d'un commun accord entre l'auteur et le producteur. Il en sera de même pour l'importance des caractères utilisés pour la mention du nom de l'auteur, ainsi que les conditions de présentation de son nom.”

Ce commun accord court au long du texte, à moins qu'il ne soit “à la charge du producteur” de veiller à ce que rien ne gêne le poète :

“Art. 13. “le producteur se réserve la faculté de céder les droits, (…) à toute société de son choix (…), mais en restant toutefois solidairement responsable et garant envers l'auteur de l'exécution des présentes, et à charge par le producteur d'en aviser l'auteur (…). Il est toutefois bien précisé que cette Société – dont l'activité antérieure aux présentes conventions n'aura pas été marquée par des réalisations dont la production pourra gêner l'auteur – devra être agréée préalablement par l'auteur.”

Tout ceci avec pour signatures finales : Lebovici/Debord.

Par comparaison le second texte, de 1977 donc, ouvre plus de largeur de vue encore à la poïesis, - il n'est même pas question de nommer, de titrer :

“Art. 1. ”(…) film de langue française, en 35 mm, en noir et blanc, dont la durée de projection sera de 90 (quatre-vingt-dix) minutes environ, dont le titre définitif non précisé sera laissé à la discrétion de l'auteur.” ”(…) Les dates de chacune de ces opérations seront fixées d'un commun accord entre le producteur et l'auteur – dans le cadre de délais généraux adoptés – en devant chaque fois tenir compte des “nécessités artistiques” (…).”

Quant aux éléments de rétribution, - et il faut se souvenir que le producteur va mettre à disposition une salle en plein Paris pour projeter en boucle les films précédents de l'artiste, sans discontinuer, et bien loin de quelque bénéfice du point de vue financier, - ils sont en progrès nets, quatre ans plus tard, et même, versés pour une part avant de contracter :

“Art. 5. (…) le producteur garantit à l'auteur : 1) un minimum de perception de Frs : 140 000 (cent quarante mille francs) qui sera d'ailleurs versé par anticipation de la manière suivante : - en trois tranches : - la première tranche de Frs : 48 000 (quarante huit mille francs) a déjà été versée. (…) Les sommes prévues au présent article, s'entendent sur la base de leur valeur à Janvier 1976. Elles seront à réviser chaque mois de Janvier et tiendront compte du pourcentage d'érosion monétaire.”

Toujours signé des mêmes : Lebovici/Debord.

Quand au troisième, il atteint l'ineffable, en 1982, et mérite une attention particulière :

“DÉFINITION DU PROJET. “Etudes et recherches concernant un film qui se proposerait de rendre compte, d'une manière exhaustive et définitive, de ce qu'est l'esprit même de l'Espagne moderne du XV° siècle à aujourd'hui.” ”(…) Le film envisagé pourrait avoir une durée comprise entre deux et quatre heures, et serait éventuellement destiné à une diffusion dans les salles de cinéma et les chaînes de télévision (câbles, satellites, etc…). Il pourrait éventuellement comporter quelques parties reconstituées en costumes, mais devrait prendre en compte l'Espagne contemporaine.” ”(…) Il s'agirait donc, outre la recherche du thème central qui regrouperait la totalité des aspects nécessaires, d'établir le repérage de tous les lieux et décors qu'impliquerait l'action, d'arrêter le choix des acteurs souhaitables, d'établir la première structure d'un traitement cinématographique du sujet.” ”(…) Notre société vous charge donc de l'ensemble des études et recherches telles que définies ci-dessus. A partir de la date de signature du présent contrat, vous disposerez d'un délai de dix-huit mois au maximum pour effectuer et parachever l'ensemble des travaux en question, délai au terme duquel il est expressément convenu que vous vous engagez à nous faire connaître vos conclusion motivées.”

C'est un projet qui se situe donc délibérément dans le conditionnel du poétique, qui laisse un an et demi pour mienx voir, et délimite de suite deux possibilités :

“DEUX CAS SE PRÉSENTERONT : 1. - Si vous jugez le projet réalisable, vous nous remettrez un plan de travail, une liste des moyens techniques que vous estimez nécessaires à la réalisation du film et une évaluation aussi précise que possible du montant total du budget du film. Après la remise de vos conclusions, si nous décidons de produire le film, il est d'ores et déjà expressément convenu que, dans ce cas, des conventions détaillées définitives se rapportant à votre engagement en qualité d'auteur et de réalisateur, seront alors établies, (…) Le montant des avances ainsi déterminé, constitue un Minimum Garanti de telle sorte que si l'ensemble des sommes vous revenant était inférieur au montant des avances, nous ne pourrions pas exercer de recours contre vous pour la différence.”

Cependant, un deuxième cas de figure est d'ores et déjà envisagé : l'impossibilité de la création, ou, dirait un contexte situationniste, la création de l'impossible, ce qui ne doit laisser le poète démuni :

“2. - Dans le cas où vos conclusions seraient au contraire négatives, vous devrez nous informer que vous ne jugez pas possible de traiter vous-même le sujet (…) En rémunération des travaux d'études, de recherches et d'écriture prévus dans les présentes, nous vous verserons une somme forfaitaire de F. 10 000 (dix mille francs), bruts, par mois, jusqu'à remise de vos conclusions définitives (…) De plus, pendant vos séjours en Espagne pour les besoins du présent projet, nous vous verserons à titre de défraiement quotidien, une somme de F. 400 (quatre cents francs) ou sa contre-valeur en devises au cours du change officiel aux différentes époques. Ce défraiement sera payable par semaine et d'avance. Tous les voyages que vous effectuerez pour les besoins du présent projet seront à le charge de notre Production en première classe ou en avion dans la classe la plus favorisée du vol choisi. Nous prendrons à notre charge deux billets aller/retour dans les conditions prévues ci-dessus.”

Est même prévu le défaut du partenaire financeur :

(…) A défaut de paiement d'une des sommes dues en vertu des présentes à quelque titre que ce soit, à la date fixée et sur simple sommation par lettre recomandée avec accusé de réception restée sans effet dans les trois jours qui suivront l'envoi de cette lettre recommandée A. R., la totalité des présentes sera si bon vous semble résolue de plein droit (…) De plus vous pourrez, si besoin est, cesser votre collaboration prévue aux présentes, toutes les sommes versées à vous-même restant acquises et toutes les sommes dues figurant aux présentes conventions, devenant immédiatement exigibles.”

Signé des acolytes Lebovici/Debord.

Etait-ce une oeuvre en soi ? Toujours est-il que bien avant la publication des “Contrats”, un artefact terrible perturba la collaboration de ces deux êtres, dont témoigne cette lettre à Floriana Lebovici au sujet du projet De l'Espagne.:

Lettre recommandée. Arles, le 25 avril 1984.

Chère Floriana,

Le contrat que j'ai signé avec Soprofilms le 5 octobre 1982, et qui est venu à expiration, me faisait une obligation de communiquer, après une période de dix-huit mois, mes conclusions. Je vous les expose ici. L'ampleur du sujet, la relative brièveté du délai, la considération ausssi d'un horrible assassinat qui va justement marquer d'une manière indélébile les conditions de la production cinéatographique française, entre tant d'autres conditions ; bref cet ensemble de raisons me conduit à déclarer que je me crois actuellement incapable de proposer à Soprofilms une manière convenable de traiter le projet “De l'Espagne”. (…)

Signé cette fois Debord seul. L'autre venant d'être tué, ce qui remet en mémoire aussi une certaine précarité de la vie de ces personnages, sinon d'un aspect risqué de l'existence des poètes…

Au bout du compte du dernier contrat d'artiste du créateur Debord, le problème est qu'il n'y a rien eu : pas d'oeuvre. L'oeuvre (n')est pas d'oeuvre. L'artiste se présentant comme “se disant cinéaste”. Le problème devient alors la solution, l'oeuvre s'est changée en marche, et s'il en faut une trace, elle est dans ce dernier texte publié debordien, qui semble être passé pour mineur pour beaucoup.

Après Debord ?…

Face à une telle intransigeance d'attitude, il est difficile d'assumer une individuation affirmée, et l'on peut pointer aisément alors, avant le numérique, et pas si loin dans le passé historique pour autant, cette affaire de désertion. Deux hommes dans un désert ?… Sont-ils allés trop loin, ont-ils vécu leur vie ? Pour Debord, tout est clair : cf. “Cette mauvaise réputation”.

Et nous voici donc en ce jour dans un monde numérique. Irons-nous trop loin, vivrons-nous notre vie ? Les mêmes choix, les mêmes tentations au fond, dans une société mondialisée de l'hyperspectacle matrixé, avec des éventualités diverses autant qu'échelonnées entre suicide final isolé dans une maison perdue dans le Massif Central, et assassinat final dans un parking désert en plein Paris ?

Qu'est-ce qui est déserté, dans la vie numérisée ?

Quelle place reste-t-il au poétique avec le numérique (forcément lié à des exigences de marché pour son financement) ?

On pourrait revoir ces textes de Californie (années 70) sur l'impossible positivité de la Tv. : impossible positivité du numérique ? Ou ceux sur les liens audiovisuel/scolarisation en Afrique. (Cf “les dernières générations de l'écrit”.). Déjà revu. Et revu. Sans attente ni adoption, dirait Stiegler : il y a peut-être plus urgent…

Pourtant tout cela passe. Créativité, image, son, parole, texte, hypertexte. Du créatif peut passer là. Du poétique. Des vies poétiques. Nicholas Ray, Welles, (Huston ? ), etc. Coppola ? Godard ? Debord, Rouch, etc. Mais exclu du marché. Désert. Où cependant des objets inattendus : le film sans budget qui score et son contraire. Cet “inattendu” dont écrit Stiegler, cependant, dans la misère symbolique aux accents bleus claudiquants monkiens, - comme s'il se sentait soudain de plus en plus érémitique avec une petite bande en peau de chagrin, en proie aux affres de la débandade, au milieu d'un désert de plus en plus déserté, on dirait. Non ?

Plongée dans le numérique : traversée de la désertion.

“Et maintenant, où va aller le nouveau-né ?… Le net est vaste et infini…”

(“Ghost in the shell”, Mamoru Oshii).

1. Temps.

Alors, sur la question du temps, qui ferait le premier grand point, il est possible de reconnaître cinq sous-parties : la première, des effets sur le mode de vie ; la seconde, la question de l'instant, de ==== l'instantané, du présent ; troisième, le problème de l'accumulation ; quatrième, les questions de mémoire ; et cinquième, problème de la différance.

1. Effets sur le mode de vie.

a) Accélération. On peut constater déjà par exemple une question de vitesse et d'accélération qui se manifeste, avec une progressivité, qu'il serait possible d'étudier plus en détail, mais on peut en voir des manifestations déjà avant d'en arriver au numérique avec par exemple la vitesse de déroulement des images dans le cinéma, qui fait suite à une augmentation de la vitesse de déroulement des images dans les télévisions. Les tv contrôlant les systèmes de production de films pour le cinéma, dans la mesure où elles vont les utiliser après pour leur propre contenus, vont leur faire subir un traitement qui permettra de les mettre en phase avec les exigences de la publicité : on en revient encore et toujours à cette fameuse idée de P Le Lay que reprend très souvent B Stiegler, mais qu'il avait précédée, – “ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau disponible” – et c'est donc depuis bien longtemps, cette accélération des images à la tv : on peut le voir avec les séquences courtes qui sont arrivées jusque dans les journaux tv, parce que chaque chaîne, financée par la publicité, veut capter un auditoire massif pour celle-ci ; on s'est aperçu que, à partir du moment où la télécommande a été mise sur le marché, les gens pouvaient changer facilement de chaîne : il fallait puisqu'il y avait ces changements rapides, des séquences courtes qui donnaient l'impression de changement rapidement, aussi bien ; ce qui aboutit en fin de procès à la disparition progressive du plan-séquence au cinéma, qui n'a plus d'endroit que dans le film d'art et essai. Tout cela modélise les comportements, aussi bien dans toute la vie quotidienne en accélération insensiblement et inéluctablement, que devant le petit écran. Donc voilà un exemple de l'accélération et celle-ci est d'autant plus présente que le numérique a fait son apparition.

Il faut noter le lien entre cette accélération et le financement de la technique. Plus la technologie est complexe, plus elle est chère, plus il faut de finances, donc plus il faut de pubicité, donc plus il faut mettre à la disposition du marché du “temps de cerveau disponible”.

b) Mode, facticité, disparitions. La mode se lie à l'éphémère rapport à l'art qui traverserait la durée, même si les choses changent là aussi depuis peut-être Warhol, qui a introduit l'art dans une vie effervescente de marché, et de facticité : mais peut-être a-t-il toujours eu sa place aussi dans le factice, sous un certain angle, même s'il semble s'être extrait du futile instant. Instant et instantané : on peut assister actuellement, au temps numérique, à la disparition des photo-reporters. Pourquoi ? Car tout simplement les grands événements de la planète sont couverts, bien avant le temps nécessaire à déplacer un photo-reporter pour le déposer sur place, sur le lieu de l'événement : il y a déjà, là-bas, à ce moment-là, des téléphones mobiles munis de dispositifs photo ou vidéo, qui transmettent leurs images dans le monde entier, ce qui a été patent lors du fameux tsunami de Sumatra. On est donc dans une société d'“apparition-disparaissante”, selon l'expression de Jankélévitch, et il faut reprendre encore ici le concept de Stiegler autour de l'“adoption”, puisque sont ces disparitions de ce qui était, disons, posé dans un temps qui permettait l'envoi de photo-reporters sur place, disparitions relatives à l'adoption en masse de certains dispositifs numériques comme l'appareil combinant téléphone et photo par exemple. En conséquence la photographie fait son apparition dans les galeries d'art et les musées, signes d'un rapport au temps qui prend place dans un dépassement par le présent, ou dans une exigence de contemplation. Comme avec la disparition du plan-séquence, l'instantané déserte sa fonction.

c) Omniprésence de l'offre. L'offre du numérique est en place aussi bien dans des panneaux lumineux dans les villes, avec des mini-séquences cinématographiques, vidéographiques, qui passent en permanence, pour une publicité locale, politique ou plus privée, les deux étant relativement liées. On peut ici évoquer déjà la question de l'un des cinq points relevés par Debord dans ses “Commentaires sur la société du spectacle”, l'un des cinq traits principaux de la société du spectaculaire intégré, qui était la fusion économico-étatique. Omniprésence de l'offre avec tout ce qui est mis sur le marché, avec toutes les facilités numériques qui vont de l'utile au gadget avec par exemple la vidéo, les extensions d'ordinateur portables ou pas, la photo numérique, le son numérique, et tout ce qui se démultiplie à partir de là, et se connecte d'ailleurs.

d) Influence du numérique dans la sphère de la suveillance et du contrôle. Avec les dispositifs de caméras, et les dispositifs de maîtrise du profilage des individus, par les interconnexions et les convergences entre réseaux, de façon à mieux saisir les tentations favorites de chacun et ses envies, pour les mettre à sa disposition de consommateur et demandeur potentiel par essence, l'individuel non averti – et à surtout non-avertir – s'enferme dans le dispositif qu'il met en place lui-même en payant pour ce faire, en s'abonnant, s'encartant, se numérotant, se numérisant de son propre chef. Donc on peut lier aussi cette surveillance et ce contrôle à une maîtrise, réclamée par le marché, pour sa propre régulation.

2. Instantané, présent.

a) Instant perpétuel, temps réel. Se retrouve ici un second trait debordien quant au spectaculaire intégré : le “présent perpétuel”. Ceci est avant le temps numérique, mais n'a fait que s'accélerer depuis, et l'on retrouve l'expression temps réel qui intervient plus fréquemment qu'on ne voudrait, comme la question de l'instantanéité des réactions qui est attendue à partir de cette notion de temps réel, et donc qui modélise un peu aussi, mais qui a sa valeur à étudier en soi. Ce qui est à remarquer, un peu incidemment, parce qu'il est possible de l'étudier plus longuement, c'est que cette question de présent perpétuel, d'instantanéité, de temps qui disparaît de son aspect passé comme de son aspect futur, - relativement dans ce que l'on peut dire souvent que le futur est déjà dans le présent ou que les choses arrivent beaucoup plus vite qu'on ne croit, - ce qui est à remarquer dans tout ça donc est cette question de l'enfance : le temps de l'enfance, avant de découvrir le passé, le futur. Le premier temps que vit l'enfant est le temps présent ; à partir de là, on peut inférer, et se demander si la “civilisation”, la société du temps actuel n'est pas un société d'enfants, dans la mesure où tout doit être élaboré, construit, vécu à partir d'un disparition de l'histoire, et autant disparition de prospective, - sauf sa délégation aux spécialistes prospecteurs pensant sur service commandé pour les autres - puisqu'on peut se faire une idée du futur à partir du moment où on a une idée du passé, comme l'enfant, qui acquiert les temps dans les conjugaisons, de l'indicatif pour commencer, à partir d'un certain âge, puisqu'avant il est dans une sorte de présent perpétuel. Donc on pourrait développer cela, mais le voir aussi déjà en lien ailleurs : approche différente au départ, cette question de la rélexion en son évolution, de la disparition ou de l'estompement de la réflexion rapport à cette notion de temps réel.

b) Dans l'instant sans réfléchir. Il faut réagir maintenant dans l'instant sans réfléchir : on n'a plus le temps de réfléchir, par rapport aux demandes qui viennent de cette accélération du temps. Et ce présent permanent du temps : il faut toujours réagir dans l'instant. On arrive donc dans une vie qui est en permanence dans l'éphémère, tout doit être directement effectué dans une réponse sans réflexion : cf Rifkin, “Fin du travail”, cas du temps de réaction / ordinateur. On a en lien avec ça une disparition qui apparaît aussi de ce qu'on peut appeler le polissage dans l'apprentissage par exemple, ou l'entraînement : il est difficile de penser qu'on peut refaire cent fois la même chose pour en avoir une maîtrise, une capacité de compréhension des choses, capacité que l'on croit maintenant avoir à partir du moment où la démonstration est faite, et où l'on est capable de la réitérer une fois, ou simplement non même la réitérer mais l'itérer. Il y a en lien avec ça une évolution dans les apprentissages : tout doit être réactif ; on a une difficulté à penser sur les choses, on est dans du collage de pensée, du reproductif de pensée, de façon à ce que les choses aillent vite. On est dans l'éphémérité, comme dirait Ascher, lorsqu'il parle de l'évolution des données du spectaculaire, à propos des nouvelles façons de procéder pour ce qui est de l'urbain, - le visuel et l'audio étant en voie de banalisation, ce qui est attendu dans les aménagements de comportements propres aux dispositions de villes est plutôt du côté de trois autres sens échappant à cette banalisation car échappant au numérique encore, qui sont l'olfactif, le toucher et le goût : échapper au mnémotechnique, garder contact avec un immédiat, un éphémère, un présent vivant. Tout ça aboutit donc à une sorte de disparition du temps dans la pensée, pensée qui se trouve aussi du côté d'une désertion, en sorte d'immédiateté exigible en permanence dans ce qui est de l'interaction et de la réactivité. Et qui escamote la pensée. Voir ce qu'il en est de la difficulté à maintenir la pensée pour faire exister la philosophie par exemple. Donc le rapide prend place du durable, - même si l'on parle de développement durable, mais celui-ci est peut-être dans l'escamotage d'autre chose encore, qui serait durable, mais escamotage d'une urgence à maintenir ce qui n'a pas à être dans une durée relative, mais dans une durée vitale : on dit durable ici pour ne pas dire vital.

3. Accumulation.

a) L'accumulation n'est pas infinie. Malgré les apparences, cette accumulation n'est pas infinie, mais elle prend une dimension vertigineuse avec le numérique. Tout ce qui était ajout et surajout de données ou de possibilités de stockage de données, avec les moyens d'avant l'ère numérique, se trouve maintenant multiplié. De là difficulté par exemple à maîtriser toutes les choses qui apparaissent dans le domaine numérique ; ce n'est pas forcément nouveau, car avant il y avait ausi une division en spécialités qui posait le même type de problème de fond : mais ce qui est neuf est que les possibliltés mêmes du numérique accroissent cette séparation en spécialités, et les interconnexions possibles entre spécialités, les capacités de stockage dans chaque spécialité, et donc aussi dans les entrecroisements. Cela dit, ce n'est pas infini : comme on verra plus tard peuvent naître des inquiétudes à cause de ça, mais il n'y a pas quand même de notion de perte de contrôle de la chose dans la mesure où reste l'absence du manque de limites à cette chose. Pour autant, on s'aperçoit que l'on n'est plus capable, individuellement, de contrôler un ensemble, ce qu'on pensait avant possible, alors qu'on ne l'était pas plus, même si l'ensemble était de dimension plus réduite.

b) Elle est incessante. Deuxième chose, l'accumulation a un caractère incessant, aussi : c'est une nouvelle donnée qui s'ajoute à la capacité de stockage. C'est qu'il n'est pas de cesse dans l'accumulation. Donc, le caractère vertigineux de la capacité de stockage se double ici d'un caractère qui prend encore un autre genre dans l'inquiétude potentielle, c'est que ça ne s'arrête jamais : les caméras peuvent tourner en permanence, les enregistrements peuvent se faire en permanence, les contrôles aussi, et à l'insu de ceux qui sont contrôlés eux-mêmes, etc.

c) Elle implique l'idée de ne plus avoir le temps. Se fait jour alors cette pensée que l'on n'aura pas le temps de traiter toute cette information même si elle n'est pas infinie, et même si on décide de l'arrêter un jour. Cette inquiétude se double d'un autre élément qui est le manque de l'ultérieur : on a toujours la possibilité de décaler les choses dans le temps, et de plus en plus, mais aussi quelque chose naît de cette accumulation, - puisque ce qui ne peut être traité dans le présent le sera au futur – une peur du futur qui va toujours manquer, comme on le verra. Ajouter à cela, comme il y a une virtualisation dans l'information ou dans la donnée, il y a toujours aussi un temps à penser pour vérifier cette information : donc on est toujours dans l'accumulation d'un temps de vérification, qui est toujours dans un manque qui sera ultérieur, et qu'on pense déjà dans le présent.

4.Mémoire.

a) Archivage et enregistrement. L'archivage serait le premier point dans le rapport de la mémoire au temps. Les possibilités d'archivage sont décuplées, multipliées, les possibilités d'enregistrement idem, ce qui donne donc encore une complication supplémentaire par rapport à tout ce qui était auparavant déjà suffisamment encombrant comme ça.

b) Oubli. A force des se retrouver avec une profusion de dispositifs mnémotechnologiques sophistiqués, on risque de perdre les contenus dans les oubliettes de ceux-là, de perdre de vue ce qui est permis par ces dispositifs : on a un accent qui est mis sur les contenants et on ne sait plus quoi faire ni comment faire avec les contenus. Tout est mémorisable, mémorisé, et les outils de rétention de mémoire occupent toute la place qui devait revenir au quoi mémoriser.

c) Anamnésique déserté. L'anamnésique, dans son rapport à l'hypomnésique, disparaît : cela donne quelque chose du genre de ce qui relève du dispositif toujours, celui-ci qui permet une prise de conscience des choses, du passé, qui permet à partir de là une élaboration des choses dans le présent, voire dans le projet ; cette parution vient au moyen de l'outil hypomnésique – exemple outil de silex, tablette d'argile sumérienne en écriture cunéiforme aux mille signes, alphabet sémitique au nombre de signes réduit, alphabet grec, etc. Selon Bottéro, assyriologue, par exemple, “l'écriture, dans son état le plus ancien, n'est qu'une mnémotechnie”. [Bottéro, “Babylone et la Bible”, Les Belles Lettres, 1994]. Mais plus les choses vont dans le numérique, et plus les dispositifs prennent la place, donc plus les questions de prises de conscience à partir d'un temps examinant la durée d'une histoire par exemple, disparaissent. On peut parler ici d'ontogénèse, de phylogénèse, et d'épiphylogénèse après Stiegler.

5. Différances.

a) Délégation. Le temps est différé, on est toujours dans la délégation, dans la remise à plus tard et de plus en plus puisque les possibilités de remettre les choses sont de plus en plus grandes du point de vue technique. Ce qui fait qu'on peut aussi penser que prendre le temps pour remettre à plus tard, c'est perdre le temps présent déjà pour une part.

b) Accoutumance. Une accoutumance se crée à cette différance, c'est à dire qu'on prend l'habitude de remettre les choses, de stocker. Non pas nécessairement dans une mémoire, mais dans sorte d'avenir mémorisé, de choses que l'on fera plus tard et on a de plus en plus de possibilités de ce côté-là ausi, ce qui fait qu'on s'habitue à ne pas traiter les choses, à ne pas prendre le temps de disposer du temps pour le faire.

c) Le corps différé. Rapport au corps : le corps apparaît ici dans la différance, donc dans la remise à pus tard de la rencontre aussi puisqu'on peut se faciliter les choses avec des rencontres virtuelles. Ceci déjà était vrai dès l'invention du téléphone, qui pourtant n'a pas eu seulement des solutions de permissions de ne plus se voir tout en communiquant, mais d'un autre côté a facilité les choses en fait puisqu'en est venue le prise de conscience de la nécessité de se rencontrer physiquement aussi, et des différences qui sont celles de la présence physique directe. On peut voir dans ce rapport-ci également la complication qui est à considérer quant à l'activation des protocoles de mises en commun ou de réunion de collectifs alors même qu'on a beaucoup de moyens et de capacités pour le faire du point de vue de la mobilisation par le numérique ; on s'aperçoit qu'il y a des difficultés à communiquer avec ces nouveaux outils. On peut avoir des forums de discussions qui sont mis en place, et personne n'y vient ; on peut avoir des rencontres proposées sur le net, ces fameuses flashmobs, et ça fonctionne très relativement, ou pour un public très restreint ; différentes expériences apo33 illustrent encore ceci.

d) Choix et différance. Plus on sait définir les choses, plus le temps est pris pour la mise en scène du problème, et non plus pour sa résolution. Ce qui est un temps explicatif, qui prend en fait tout le temps : on est dans l'explication de la technique et on est en perte de vue totale de la résolution que permettrait la technique. La forme prend place de fond, réclamant un temps de fond pour s'expliquer.

e) Téléchargement. On peut stocker des données en nombre, on peut avoir des dispositifs qui permettent de se retrouver avec des milliers de fétiches et on prend finalement, peu à peu, tout le temps pour accumuler les fétiches : on ne sait même plus que ce sont d'ailleurs de fétiches, on ne sait plus quoi en faire, on n'a plus le temps de s'en occuper tant ils nous enfouissent.

f) Lien technique/différance. Toute nouvelle technologie entraîne de la différance : on put l'examiner à travers diverses technologies.

g) vertige et inquiétude. Apparaît cette notion de peur devant ce vertige dans la délégation vers un futur hypothétique, dont on perçoit confusément qu'on ne pourra plus jamais l'atteindre, tant on le charge dans le présent. Le présent disparaît puisqu'on passe son temps à le charger dans le futur, et le futur disparaît lui-même puisqu'on perçoit qu'on est si occupé, dans le présent à charger, qu'on n'aura plus le temps futur pour s'occuper du fond : on est toujours dans une problématique de forme technique.

2. Corps.

1. Déplacements. On peut observer ceci avec une évolution dans la désaffection des salles de cinéma : la présence des spectateurs s'est reportée sur la tv : la tv a reçu de plus en plus de chaînes, puis on a eu la possibilité de stocker, de différer encore, avec le magnétoscope, puis le dvd, et l'on a maintenant l'adsl et la réception de chaînes par internet, et bientôt des terminaux de type écrans tv à partir desquels on pourra visionner des films en allant les capter sur un serveur. Tout ceci induit et habitue, renforce peu à peu, un enfermement du corps de l'individu, non forcément individué, dans un chez-soi/cocon. Déplacement du corps qui peut être amoindri, autre élément, avec le passage de l'argentique, dans la photographie, au numérique : le déplacement du corps est encore réduit puisqu'on peut effectuer les tirages avec une imprimante personnelle. Cette question de déplacement du corps, dans son rapport au relationnel, à la communication, à l'échange, au partage, et à l'authenticité, on l'a vue aussi apparaître avec la difficulté de réunir un public ; apo33 par exemple, s'est confronté à ce type de question pour le cas médialab, pour n'en citer qu'un. Ce phénomène de désertion apparaît même à l'intérieur du numérique : le corps ne se déplace plus pour venir : il peut rester en écoute à partir d'un ordinateur connecté puisque les ateliers de philosophie par exemple pouvaient être disponible en écoute en temps réel, mais aussi en temps différé ; ceci dit, il y eut très peu d'usagers à profiter de ces avantages techniques. Comme une sorte de poursuite dans le virtuel lui-même de la désertion des corps. Apo33 a créé aussi un dispositif de réponses aux textes, de réaction à des textes distribués, transmis, et qui reste assez peu utilisé. Pour le cas spécifique de l'atelier de philosophie par exemple, le noyau d'intervenants reste très réduit. Comme si la motivation et la détermination étaient elles-mêmes désertées. Peut-être faut-il mettre ceci en lien avec un phénomène de tentation par l'hypertexte, qui va croissant, et qui mène à une dissémination, voire à une paupérisation de la pensée. Peut-être un point à développer.

Donc cette idée obsédante de la rencontre authentique désertée, on peut la retrouver avec le corps lui-même qui semble en désertion. Ainsi a été nommé Raccorps, un projet apo33. On peut voir encore cette désertion du corps avec les problématiques de biotechnologies, de clonage, de DPI, de fivete, et ce que dit J. Testart notamment, que l'on verra plus longuement par la suite. Ce n'est plus ici que l'on ne désire plus se déplacer, mais c'est le corps de l'enfant à naître lui-même qui devient de plus en plus virtuel, virtualisé, abstrait : on propose aux parents potentiels alors un choix d'intervention sur une image, voire sur un ensemble de données fichées, qui les délie de l'implication de leur propre corps absenté, délocalisé de la relation vivante, charnelle. D'autre part, plus le contenant est sophistiqué, plus le contenu semble appauvri : plus on a disposé des éléments, plus on aura une difficulté de contact. Le contact dans les rencontres paraît freiné, déshumanisé, par une sorte de barrière constituée des objets techniques, numériques, qui réclament un temps pour en apprivoiser la maîtrise, temps qui peut accaparer l'apprenant comme le connaisseur, et qui peut rebuter aussi.

Il y a un texte de Bernard Guelton, dans Logs/avril 2005, intitulé “La cérémonie-éclair”, qui permet de développer ce problème du corps déserté, de la désertion des corps. Il évoque le réseau dans un lien avec une réélaboration des relations ; cependant comme on vient de le voir, on peut se demander si ce n'est pas autant l'inverse qui peut se produire : plus on a de réseau, moins on a de réélaboraion de relations, qui s'évadent de l'authenticité vers le virtuel. Guelton parlera de retour au corps vivant, qui réintroduit l'imprévisible. On se détourne alors en effet de la fascination, de la stupeur, du fétichisme, du narcissisme, du fixé, de l'idée fixe projective, de la transformation de soi en cible-zombie prête à tous les profilages-manipulations. On peut penser ici à F. Cormerais, évoquant lors du séminaire “Territoires virtuels” le zombie et au fond la pulsion de mort, dans les villes d'exilés de l'intérieur : c'est là que manque l'imprévisible. Guelton dit encore que le retour au corps vivant transforme le non-lieu du territoire / réseau virtuel : il y a effet de corporéisation - miroir du réseau, mais selon lui cet effet n'est que “contingent”, et non “machinique”, comme le dirait Guattari : car l'on se tend un miroir à soi-même, - tout ceci “n'enclenche rien”. Chacun y reconnaît soi en l'autre : et chacun y va peut-être pour cela seulement, sans individuation aucune : manque le souffle, la vie, - la marche selon Certeau. L'image prétexte à rencontre peut aussi faire effet de miroir sidérant. On approche ici la question du souffle de Narcisse : la buée sur le miroir, absente de la pensée lacanienne. N'enclenche rien sauf si quelque chose a lieu réellement, (cas évoqué par Benjamin Chauveau, à propos d'une rencontre universitaire au coeur de la forêt de Brocéliande, à Paimpont), et pour cela faut-il l'individuation, la singularité telles qu'étudiées par Stiegler notamment. Mais quel critère pour l'individuation ? Stiegler fait référence à Simondon : mais l'oublié Jung proposa-t-il ce concept d'individuation bien avant. Quant à cette question du souffle, on y reviendra pour noter éminemment son absence, élément pourtant primordial quant au corps, dans les discours sur l'entrée dans l'ordre du symbolique, du langage : ceci nous emmènera plus loin, et l'on en reparlera, à partir du stade du miroir notamment. Il faut chercher par exemple pour lire sur Schultz, - encore un dissident de la psychanalyse des premières heures, qui étudia la position même de l'analysant sur le divan, pour en produire la technique de relaxation analytique du training autogène. Il est intéressant de voir également dans le concept de “sémiotique”, en ce qu'elle le sépare du symbolique, chez Kristeva, un essai de réintroduire du corps dans la langue, - mais il semble qu'elle parte encore de la langue elle-même – référence à Joyce, Artaud, leurs lectures-performances, – dans les écholalies, au lieu de considérer depuis son ancrage dans le souffle de vie, - le blocage narcissique. Elle semble revenir du langage vers le corps, au lieu d'aller de celui-ci vers le langage.

2. Schizoïdies.

Ceci apparaît avec le monde virtuel des jeux vidéos. Ce phénomène d'addiction induit une disparition du temps jour/nuit. Une schizoïdisation est alors en cours (organisée en fait par l'industrie et le marché de ces loisirs). L'être se dédouble en son avatar, qu'il agit devant lui sur écran. Il se réalise en ce monde autre, s'abstrait du monde réel, le déserte - monde virtuel, monde autre. Cormerais parle de “spectre”.

Cette question du dédoublement, de l'avatar, introduit donc la notion de schizoïdie. Le virtuel s'expose bien ici comme l'“autre”. On peut rapprocher à ce propos cette remarque : Freud, sur la fin, estompe la frontière névrose/psychose, le névrosé gardant simplement plus de lien à la réalité. Et peut-être est-ce en partant de là que l'on voit alors fleurir aujourd'hui l'étiquette fourre-tout “border-line”, qui efface la frontière en question. A quoi joindre un marché de l'effacement, qui se satisfait pleinement de cete disparition, de cette désertion du monde réel : les avatars jouent les révolutions en intérieur, derrière les écrans.

3. Arrêts.

Et malgré tout, pour ce qui est de la confrontation du corps au numérique, reste toujours quelque chose qui veut se maintenir du poétique. Ce qui persiste surtout est l'élément poétique persistant à travers la marche, le souffle dans ce qui reste de Lacan avec/malgré le stade du miroir, celui-ci qui emmènerait tout de suite dans le langage sans voir un temps premier de respiration bloquée, pour arrêt fasciné par image, blocage. Car ce qui fait le voyeur est aussi ce qui fait langage et écriture. Rapprocher peut-être de faute d'Epiméthée : ce qui fait la technique, l'alphabet, l'hypomnésique, l'argent. Est aussi posée ici la question du corps : bien sûr que “le langage est corps” comme dit Lacan, mais il reste l'équivoque que laisse traîner celui-ci en négligeant ce qui dans le langage lui-même, dans le degré zéro de la parole, revient à la nature en tant que telle qui, si elle n'est pas le propre de l'homme, - et l'on veut bien reconnaître à Lacan le lien entre l'intégration dans la culture qui fait l'humain et la Loi du Nom et son cortège – est cependant le propre de la vie même de l'homme et donc du langage : sans remonter à un psychanalyste comme Schultz (et à la part spécifique du souffle dans le training autogène issu de la psychanalyse), il serait étonnant de rencontrer quelqu'un parlant ou même écrivant du langage sans respirer, donc sans nature et sans corps. Et justement l'on peut encore penser ici à la nature selon Orwell, en ce qu'il prévoyait qu'on puisse s'en passer en effet : plus exactement qu'elle n'est pas immuable en ceci qu'on peut imaginer “créer une race d'hommes n'aspirant pas à la liberté”, - est-ce à dire n'aspirant qu'à voir et non plus à marcher ?… Est-ce le registre des biotechnologies ? On voit se profiler ici cet oubli de la nature, cette négligence de la nature, cette destruction de la nature par l'homme, qui fait le problème essentiel du moment pour certains et non des moins lucides. Se souvenir des lacano-trotskistes , dans les années 70, proclamant sans réplique autorisée : “Il n'y a pas de nature humaine”. Penser à l'usage dévoyé que l'on peut faire de l'adage de Dolto : “Tout est langage”… Beaucoup de pensée stupide en a dérivé : tout est culture, il n'y a essentiellement de nature à considérer pour l'homme, le langage prime tout, respirer n'y sert de rien : l'intelligence sert à maîtriser la nature. On retrouve le double aspect, indissociablement lié, mais que l'intellect pur cherche à séparer : nature et culture. Ainsi la nécessité de l'attachement et de la déclaration chez Cormerais : le fétiche, l'objet résiduel, le dispositif rétentionnel tertiaire de Stiegler, nécessaires (en lien au technologique : symbolique, alphabétique, langage, outil) et risqués en même temps. Certeau expose l'impossible du langage : tout change, même le fétiche, le symbole : ce ne sera pas ça… Ça est trop infini/immense pour être arrêté.

Partant de là on peut évoquer les affaires Aristote / Platon, sophistes et syllogismes, etc : le risque du langage. Le risque de l'enfermement dans le ratio. Lacan et l'ouverture de la “République”. Peut-être aussi l'accident de Marx : qui lui a été dans la remise en cause permanente dans son vivant : les trois temps de sa pensée : mais ensuite les suiveurs non dans la marche, mais dans une application systématique d'une pensée figée. L'aporie dont parle Jonas, entre le déterminisme économico-historique irréfutable, et le libre-arbitre de la décision, indispensable à prendre pour couper avec un travail hégelien, pour agir avec la mise en conscience de ce déterminisme…

Pas encore ça, comme dirait Certeau : ne sera jamais ça… Trouver un équilibre entre un écrit structuré et la nécessité d'une ouverture permanente, d'un infini du discours, de son infinitude. Peut-être est-ce pourquoi les marcheurs n'écrivent pas : Lacan en son genre, - le “séminaire” est parlé : on connaît les aléas de la suite, et les droits de propriétés sur héritages et dépouilles, - Debord en le sien (peu de films, du collage détourné, peu d'écrits, de l'écrit dilué dans un collectif ? ), Socrate, le Nazaréen… Les écrits décousus de Walter Benjamin, eux-mêmes…

Donc cette question des arrêts, des blocages du souffle, du corps, qui arrêtent le cheminement devant le fétiche, l'image de soi, ou de soi transféré, narcissique : on peut se demander quel est le problème. Le transfert ? Ou la fascination ? Et la fascination est-elle arrêt stupéfié sur image, d'un marcheur transformé en Narcisse ? Au lieu de poursuivre sa marche, Alcibiade fait l'éloge de Socrate pour séduire Agathon. Que dire du fasciné par le fasciné ? Du fasciné par Alcibiade ? Par la technique, fut-elle numérique (du séducteur) ? Est-ce de la correspondance entre le prédateur et la proie paralysée, entre le masochiste et la sadique, ou l'inverse ? Est-ce à dire qu'il y a toujours du blocage où il n'y a pas à en avoir ?…

3. Qui..

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Qui le philosophe, le poétique, le créateur ?

1. Objet technique, séduction et confiance.

Cette question du fétiche est traitée par Lacan avec l'agalma de Socrate dans le “Banquet” de Platon. En fait cet agalma serait une idée que se fait Alcibiade de ce qui serait essence de séduction en Socrate, - ou de séducteur – et que Lacan reconnaît comme illustration de transfert. Il serait intéressant de reprendre cette histoire : Socrate et Agathon ensemble, Alcibiade fait l'éloge de Socrate non en soi, en vrai, mais dans le but calculé de séduire Agathon : et voilà son échec, son défaut de vérité, il pense à autre chose. L'analysant met l'analysé sur piédestal et c'est quelqu'un d'autre qu'il veut séduire. On peut imaginer ici le marcheur en analysé, le voyeur en analysant, en projeteur transférant, et donc une nécessité des deux temps pour ne pas être dupe. Agalma. Fétiche comme idée qu'on se fait, fixation sur objet cristallisé / signe de, risque de Narcisse bloquant son souffle sur son reflet, sur une photo de magazine, objet de convoitise, élément de collection.

On est aussi dans le registre de la confiance : le problème de la confiance dans le monde virtuel : qui est qui, quoi est quoi, l'info est-elle vraie ? La vérité entre Socrate et Agathon, le calcul, donc le détour de la vérité, par Alcibiade le séducteur absolu, en échec avec Socrate. Peut-être le registre d'information recherché sur le net, dans le virtuel, est-il entier aux prises avec cette question de la confiance ; de la vérité / du calcul.

2. Séduction, être-agi, facilités.

Ayant posé l'illustration de Le Lay avec son “temps de cerveau disponible”, Stiegler étudie l'individuation, la singularité, pour sortir de ces séductions manipulatrices. Mais quel critère, quel discernement, pour fonder ce singulier ? Parmi les agissements inconscients, et l'être agi par l'autre ou par le groupe, la société, la culture… Stiegler note la part de la psychanalyse : les avertissements-signes de l'insu, l'attention. Attention à l'attention, attention-elpis de Pandore. Sur le cheminement est la tentation narcissique d'arrêt fasciné par sa propre oeuvre-miroir-soi-même / contre quoi la marche dans l'insu, l'inconnu, l'attente attentive de signes. Une oeuvre se cristallise, une image de moi, une trace restera, d'autant que je ne m'y attache, que je ne désire créer, mais seulement discerner mon désir, l'accepter en son authenticité profonde, déterminée.

Mais ce cheminement est déserté : tant de facilités y aident : aller au spectaculaire, séducteur est devenu maître-mot de la technique. Un effort déterminant et/mais peu visible est toujours déserté ; l'effort pour savoir quoi faire avec l'outil maîtrisé, pour travailler sur le discernement, pour se connaître en qui, - discernement du chemin à suivre, (ou non), de la marche à suivre ou non, avec le support, et donc quel support choisir en fonction.

On peut imager ceci avec cette apparition des “villes sans qui”, dont parlait Cormerais lors du séminaire “Territoires virtuels” : la désertion des qui mène à des villes-désert, à la désertification. Déresponsabilisation. Désindividualiser, disparaître en masse.

Une distance se fait jour entre chacun, à lier à une une instantanéité dans les rapports : dans cette urbanité numérique moderne, en même temps, l'on travaille, avec e-mel en fonction, et fonction chat, et mobile ouvert : permanence du temps… On peut y voir l'extrapolation de la fonction phatique (maintien du lien). Mais ce lien noué dans la permanence est sans engagement : on est dans l'addictif, et on ne sait plus se déconnecter.

Est-ce une autre virtualité que celle plus invisible et sourde des réseaux souterrains, numériques ? Ou cela fait-il partie de la même stratégie, plus ou moins inconsciente, inconscientisée, plus ou moins délibérément ? Inconscientisée et inconscientisation adoptée… Les deux choses se surajoutent peut-être : considération d'un rapport de force classique doublé par les réseaux inconscients à divers degrés qui surdéterminent plus ou moins le premier rapport.

3. La gratuité, la peur.

Ce qui paraît donc est l'apparition d'une race de déresponsabilisés : déserteurs, en quelque sorte, et plus inattendu, qui payent leur asservissement, leur profilage, leur conditionnement. Qui s'abonnent pour leur esclavage, pour économiser leur engagement. Tout leur est proposé sous l'apparence du gratuit : et ils choisissent de tomber dans tous les pièges. Tentation du gratuit (cf. Tv. par exemple éminent : on pousse le bouton “on” d'un téléviseur à bas prix, et tout le monde oublie aussitôt qu'il faut derrière l'écran un industrie du cinéma, une industrie de formation d'acteurs et de réalisateurs, de techniciens, une industrie de progammes, une industrie spatiale, et dans une société de spectacle et de consommation pour financer tout cela par une industie publicitaire, etc.) et abolition du discernement, de la capacité du choix, perte d'individuation, de singularité. Se repose la question du critère du discernement ? Et donc de la difficulté à s'extraire de cette accoutumance à l'asservissement numérique. Le gratuit, on pourrait le repenser aussi avec un débat apparu dans le séminaire Territoires virtuels à propos de ce qui sépare le propriétaire et le locataire, débat posé par Cormerais et Guignebert.

En lien avec cette peur de la difficulté, de l'effort à fournir pour s'extirper d'un univers tentateur et tentaculaire, de l'incontrôlable, la notion donc de désertion. Et toutes les dérives sur le désert. Ainsi la peur du tout surveillé est-elle la peur de soi : n'est-ce pas une adhésion de chacun qui fait l'adoption (encore Stiegler) des technologies nouvelles, et donc l'abonnement souscrit par chacun pour être soumis aux interconnexions contrôlantes qui soudain effraient le voyeur vu qui voudrait être voyeur sans être vu ? Tout voir depuis le désert en lequel personne ne peut épier. Espionner. Désert en lequel on a déserté. Mais aussi constat d'une solitude devant les désertions. Une désertion de la prise de responsabilité quant au self-control, et quels sont ses critères ? Une désertion par adoption, accoutumance, affiliation déresponsabilisée à la servitude volontaire, au paiement pour servir de cible dans la société du médiatique si l'on ne veut plus dire spectacle. Il est si facile de masquer toutes les dimensions auxquelles le numérique, si facilement lié avec la marchandise, n'a pas accès sans effort. L'on revient à l'arrêt du souffle (revoir “L'économie politique et la mort” / Baudrillard ; ou aussi un passage dans Debord / Commentaires : “Ceux qui avaient, il y a déjà bien longtemps, commencé à critiquer l'économie politique en la définissant comme “le reniement achevé de l'homme”, ne s'étaient pas trompés. On la reconnaîtra à ce trait”.), aux issues dont il est question, et qui persistent en boomerangs ou en symptômes quoique fasse tout numérisateur pour les bloquer. Ainsi les limites des machines : qui a le temps de voir et analyser tout le numérisé stocké ?

4. S'extraire.

Effort à fournir pour s'extraire, donc : ce qui implique évidemment dépense d'énergie. Sortir des sentiers battus reste possible, mais implique un effort, engagement énergétique. Et comporte risque de perdition : il faut ressentir – feeling – et sentir / sentier se rejoignent. Comment discerner : insu, irrationnel dans le rationnel… L'époque mélange tant les genres que se brouille la limite entre le rationnel et son contraire : la technoscience fera passer pour rationnelles des aberrations sous couvert scientifique, par une parole d'expert dont un diplôme masque l'affiliation totale au marché, et l'on fera passer pour de l'irrationnel pur une remarque toute simple, irréfragable, sur une imprécision de terme, un mot manqué, ou un acte inattendu, pourtant à l'évidence chargés de sens… Et même à l'intérieur de la psychanalyse… Ainsi : pulsions de vie/mort… Freud toujours plein du souci de rationnaliser, scientificiser, cherche systématiquement à faire entrer l'irrationnel dans une explication logique, technique : ce qui aboutit à son enfermement dans le pessimisme et la pulsion de mort. C'est peut-être ce qui lui vaut le succès que l'on sait, qu'il le veuille ou non, dans le monde marchand, très content de le récupérer dans une logique et un tout-mortifère. On peut observer ceci à la lecture de la “Psychopathologie de la vie quotidienne”, par exemple. Mais… persiste pourtant l'irrationnel qu'il n'atteint pas toujours avec son dogmatisme fermé, le rêve donnant autant Eros que Thanatos, qu'il le veuille ou non… Persiste le vivant hors des chemins tracés dans le fini. Il faut traduire le balisage des signes rapport à l'enfermement du rationnel dans le réel. Y aurait-il alors le problème de l'extinction des discernants ? Ou leur rareté, par essence, est-elle composante de système ? Désertions, déserts, érémitiques solitudes…

On a donc aussi le risque du ratio, qui se fige, se crispe, s'enferme, s'enferre sur lui-même, contre quoi le poétique/erratique/irrationnel se pose en excès inverse. Les signes de l'insu–inconnu-inconscient font langage balisant les dangers de l'enfermement dans un système de pensée, ou de calcul, sclérosé. La nécessité de les traduire et les inscrire dans le réel, obligeant ainsi le poétique à ne rester lettre morte, fait le vivant hors des chemins tracés jusqu'alors par le fini. Voir ici risque et vie chez Higgins, synchronicités chez Jung, excès chez Stiegler.

4. La peur.

1.Perte et exponentialité.

Une forte inquiétude se fait jour dans la forêt du numérique en constitution, en éléments séparés, en interconnexions, en convergences : c'est la peur de la technique, la même depuis la faute d'Epiméthée, mais qui s'accentue dans une période d'accélération apparente de la tech, impression que tout va trop vite. Il y a quelque chose du jeu de la tentation : il faut savoir ne pas oublier le bouton off…

La peur de la technique se fait peur du temps : mais c'est toujours peur de la technique : retrouver ici peut-être Stiegler dans ce qu'il rapproche technique et mort. Question de la finitude. L'homme veut oublier qu'il est mortel, a peur de ne pas avoir le temps ; il doit en effet faire face à une accélération du temps par modélisation spectaculaire, et plus par numérique. Il ne peut que constater un dépassement de seuil de saturation : un trop de numérique, auquel s'ajoute une accélération dans les mises sur le marché, et le sentiment diffus d'être joué par interconnexions et convergence des réseaux, le mènent à se sentir dépassé, à constater qu'il ne va pouvoir tout maîtriser. Avec cette question du temps, celle de la différance : c'est à dire une peur devant l'accumulation effarante du savoir, de l'information à traiter, nécessairement décalée pour une part toujours dans un futur, et dont on voit donc que le temps manquera pour le faire. La peur du numérique est au stade ultime de la technique : c'est une peur surtout de l'exponentialité : peut-être une peur d'un aspect propre de l'humain dont il n'avait pas perçu encore la dimension. C'est une peur du trop vite, d'une accélération du tout-numérique convergent. Une peur de perte de maîtrise, d'un dépassement par les événements numériques. Une peur d'être perdu avec l'accélération des Ntic interconnectées. Quelque chose ici sur le nodal à relever : “L'hyperarchitecture” modélisée sur “l'architecture réseau (…) articule une multiplicité de strates (techniques)” formant “une infrastructure générale constituée de points nodaux communiquant les uns avec les autres à travers des envois de flux d'information” (Sophie Gosselin, “De la musique environnementale : de la radio diffusion à la radio communication”.). Le nodal dans les flux, cristallisation dans les tours en rond des spirales chaotiques. De là un fond tapi qui resurgit. In girum imus nocte et consumimur igni : nous tournons en rond dans la nuit et nous nous consumons par le feu. C'est donc aussi une peur du réticulaire. Les filets réseaux enserrent, emprisonnent. Poètes, musiciens, encore un effort… Le côté dendritique hyperramifié des réseaux apeure avec la notion de clans de maîtrise, d'implémentation de butoirs des voies. Mais le réseau est aussi fait de capillarité évolutive. Peur du trop vite, accélération du tout-numérique convergent, perte de maîtrise : il est impossible de tout maîtriser dans le développement du numérique : nécessité de savoirs croisés, partagés. Plus personne ne sait user de tous les supports numériques. Et le temps réel est lui-même phagocité par le temps d'apprentissage de maîtrise d'outil. Et ce temps d'apprentissage est lui-même déserté.

On en revient alors toujours à l'issue, dans l'aboutissement technique qu'est le numérique, dont l'élément apeurant est une exponentialité, celle-ci qui donne à l'homme sa vertigineuse dimension, qu'il n'avait encore jamais mise en compte, à découvrir en ce qu'elle a toujours été même.

2. Contrôle invisible.

On a peur du contrôle, de la surveillance, de l'augmentation des interconnexions qui ajoutent à tout cela. Mais ce qui fait peur est aussi sa dimension incontrôlable en elle-même, au numérique, son caractère virtuel, donc invisible, son aspect léviathanesque, sa vitesse de propagation, son accélération permanente : mais en fait serait-elle à la mesure d'une vitesse humaine de l'homme qui se fait peur à lui-même ? Ici l'on peut placer une litanie, un listing de la séparation des aspects apparaissants. Penser à l'accélération des modes de vie en lien par exemple avec les vitesses des images tv : suite à zapping – pub – plans séquences disparus / chaînes dirigeant le cinéma, comme on l'a vu, etc. Et cette accélération donc liée à un financement nécessaire des implémentations médiatiques. Et il faut bien envisager maintenant de la même façon le financement du contrôle que l'humain réclame pour lui-même tout en s'en inquiétant. Donc l'incontrôlable n'est-il ici que de l'incontrôlé en l'individu ?

Car par exemple le monde technique était aussi bien divisé en spécialités avant la photo, le son, le cinéma, l'écrit : ce qui les unit aujourd'hui est le numérique : c'est donc simplement ce plus d'union qui effraie au fond, avec un plus de possibilités en chaque spécialité. Mais le problème n'est pas neuf : cf Debord sur le séparé et le spécial. Serait-ce surtout une peur de l'incontrôlable en soi, en soi-même ?

3. Le réifié, le faux.

On voit donc l'apparition d'une race de déresponsabilisés : des déserteurs qui payent leur asservissement, leur profilage, leur conditionnement. Une sorte d'hypocrisie de masse qui fait suite au faux généralisé mis en lumière déjà par Debord en ses cinq caractéristiques combinées du spectaculaire intégré : “La société modernisée jusqu'au stade du spectaculaire intégré se caractérise par l'effet combiné de cinq traits principaux, qui sont : le renouvellement technologique incessant ; la fusion économico-étatique ; le secret généralisé ; le faux sans réplique ; un présent perpétuel.” (GD, “Commentaires sur la société du spectacle ”, 1988, éd. Gérard Lebovici).

La peur du numérique est une peur de perte du poétique, à cause numérique : on verra plus loin ceci se traduire à travers les biotechnologies, le brevetage du vivant, sa marchandisation, par exemple : réification, chosification.

4. Déresponsabilisation, déserteurs.

Une race de déresponsabilisés, qui payent leur asservissement, leur profilage, leur conditionnement, se trouve aux prises avec la peur d'une désertion devant cette peur, au vu d'un combat inégal ; désertion généralisée, organisée, mais organisée par une adhésion, une adoption de masse. L'idée de l'effort, sinon même du combat, s'estompe. Pour Amenhotep IV, par exemple, le territoire à investir en ville est une ville virtuelle déjà plus que potentielle ou possible. Espace désert. Il y a cependant rapport de force avec le pouvoir traditionnel. De même pour les partisans. De même pour un gestionnaire de ville, dans la mesure où il lui faut un plan d'action, de présentation des projets, rapports à une opposition potentielle. Peut-être car la peur de la technique est aussi la fascination de la technique : et le problème est ici la solution. Fascination par attachement au chosifié. A l'objectivé, à l'objet, objet fini, à la finition, au fini : donc à l'arrêt, au fixé, au maintenu, au tenu, à l'immobilisé. Contre quoi la solution, la dissolution de la peur est la continuation de la marche. Dans la nomination est l'arrêt fixatif, le chiffre qui fait entrée dans le système marchand : symbole, clé qu'est ce dispositif rétentionnel tertiaire particulier qu'est le système de signes, avant même l'alphabet, qui permit la première fixation de texte littéraire en épopée de Gilgamesh, figée, cristallisée pour les mémoires futures. (Cf Bottéro). De l'idée d'attachement de Cormerais, on pourrait inférer le besoin du fétiche. Le besoin de carte, de texte pour penser, rapport au parlé, et son risque en même temps : en perdre le vivant.

Issue.

”… Alors David s'endormit aussi, et pour la première fois de sa vie, il rejoignit ce lieu où naissent les rêves…”

(“A. I., Intelligence artificielle”, Steven Spielberg).

1. Résistances des expirations.

Avec cette affaire de souffle arrêté, de Narcisse interdit devant le miroir de l'onde, - donc non vie, mort – il faut penser la sphère du rêve, de l'inconscient, du surréel, du manqué, des issues par où s'échappe ce souffle de vie que le système, la systématique, (les dispositifs rétentionnels tertiaires, (mais aussi peut-être les autres, en ce qu'ils obligent - forcent - de l'énergie à un travail de stockage en mémoire) et au premier chef le langage), - cherchent à canaliser, contrôler, surveiller : soit ici toutes ces peurs actuelles avec contrôles et surveillances, augmentées de la puissance numérique. Stiegler s'en approche avec la singularité, l'individuation, étudiée partant de Simondon, et l'on peut voir des correspondances entre ce dernier et le concept d”'individuation” propre à Jung, individuation plus directement connectée chez celui-ci avec un inconscient justement surréel observant ces “synchronicités” qui manquent chez Freud, - ou plus exactement que ce dernier veut ne pas voir, qui l'inquiètent en son entreprise de rationalisation.

Pour Jung, qu'est-ce que l'individuation ? Il en donne cette définition, par exemple : “Généralement parlant, c'est le processus de formation et de particularisation de l'individu ; plus spécialement de l'individu psychologique comme être distinct de l'ensemble, de la psychologie collective. L'individuation est donc un processus de différenciation qui a pour but de développer la personnalité individuelle. Cette individuation est une nécessité naturelle puisque l'entraver par des réglementations rigides ou même exclusives, selon des normes collectives, porterait un grave préjudice à l'activité vitale de l'individu.”

Et en fait, on voit déjà apparaître la notion de collectif dans le lien, ou dans la démarcation, dans la relation avec l'individuation : donc déjà se profilent très vite des correspondances possibles avec le concept apparu plus tard chez Gilbert Simondon. Ceci sans qu'il soit permis de dire que Simondon ait eu connaissance de l'oeuvre de Jung. Voici par exemple un élément qui montre le rapprochement, l'interpénétation du collectif et de l'individuel, qui ne peuvent aller l'un sans l'autre, pour Jung :

”(…) l'individu n'est pas seulement unité, son existence même présuppose des rapports collectifs ; aussi le processus d'individuation ne mène-t-il pas à l'isolement, mais à une cohésion collective plus intensive et plus universelle.”

Un lien, un présupposé de rapport collectif, qui ne fait pas coupure avec l'individuel. Et l'on peut proposer ce que dira Simondon, en regard ici, selon Muriel Combes, (dans “Simondon. Individu et collectivité”, p. 27. / Philosophies, PUF. 1999.) :

”(…) comme le souligne à juste titre G. Hottois [ auteur de “Simondon et la philosophie de la culture technique”, Ed. De Boeck, Le point philosophique, 1993 ], l'analogie originelle de l'individuation physique du cristal persiste jusque dans la description de l'individuation collective, où Simondon définit le groupe comme une “syncristallisation de plusieurs êtres individuels” (IPC, p. 183). ”

Pourquoi cristal ? Car Simondon est parti dans l'exploration du concept d'individuation, quant à lui, depuis la physique, de l'analogie qu'il pouvait y avoir entre l'individualisation de la cristallisation dans le physique et, par extrapolations, celles du domaine du vivant, du biologique, et puis à l'humain. Pour situer Simondon dans sa démarche, voici comment elle débute, selon M. Combes :

”(…) le pouvoir de découverte de l'analogie dans l'ordre de la pensée est lui-même conçu par analogie avec l'opération de cristallisation dans le domaine de l'individuation physique : “à partir d'un germe cristallin microscopique, on peut produire un monocristal de plusieurs décimètres cubes. L'activité de la pensée ne recèlerait-elle pas un processus comparable, mutatis mutandis ?” (IPC, p. 62.)”.

Pour revenir à Simondon, dans cette mesure de comparaison à Jung, il dit au fond ceci, toujours selon Combes, (p. 37.) :

“En définitive, c'est donc par l'activité relationnelle qui définit génétiquement l'individu que l'on peut le mieux comprendre le postulat du réalisme de la relation : la relation est réelle pour autant que l'individu est relationnel ; mais réciproquement, l'individu tient sa réalité de la relation qui le constitue ; ce qui peut se dire, d'une formule ramassée : “L'individu est réalité d'une relation constituante, non intériorité d'un terme constitué” (IG, p. 60). C'est que l'individu se comprend comme “activité de la relation”, c'est-à-dire est à la fois ce qui agit dans la relation et ce qui en résulte ; l'individu est ce qui se constitue dans la relation, ou, mieux, comme relation : il est la réalité transductive de la relation ; “il est l'être de la relation” (IG, p. 61).”

On voit donc des correspondances. Mais enfin Jung est cependant spécifique en rapport à son approche propre de l'individuation, bien antérieure, et ce faisant, ne sépare pas – rappeler que l'inconscient collectif est un concept jungien – l'individuation de son insertion dans le domaine collectif de la psyché :

”(…) une voie individuelle ne peut à vrai dire jamais s'opposer à la norme collective ; seule une autre norme pourrait le faire. Or une voie individuelle n'est jamais une norme ; celle-ci est toujours le résultat de l'ensemble des voies individuelles.”

Pour mieux situer la chose, on peut ajouter ceci encore, de Jung donc :

“Un conflit réel avec les normes collectives n'éclate que si l'on prend pour norme la voie individuelle, comme le voudrait l'individualiste extrême. C'est là évidemment une intention pathologique, tout à fait contraire à la vie.”

Ce que dit là Jung est un peu le risque, dans la perte de lien au collectif, qui va se faire si quelqu'un prend son libre-arbitre et son écriture individuée en elle-même, et la sépare totalement d'un lien au collectif. Risque, et l'on voit les avatars et les malencontreux problèmes survenus avec des collectifs pris en mains par des individus inconscients, à partir d'une idée du collectif qui était pourtant bien entendue au départ. Jung dit encore :

“L'individuation conduit donc à une appréciation naturelle des normes collectives, alors que pour une orientation exclusivement collective ces normes finissent par devenir inutiles ; d'où la ruine de la moralité proprement dite, car, plus est forte la réglementation collective des hommes, plus est grande l'immoralité individuelle.”

C'est donc toujours un peu la question du règlement, ou de la règlementation qui devient ou se fait fixe, figée, dogmatique, telle un souffle retenu, qui va faire que le probème de l'individuation va perdre de vue qu'elle est liée à du collectif, et que rien ne se peut d'une part sans l'individuation, mais que rien ne se peut en individuation sans le collectif non plus. Et comment se crée cette individuation ? Selon Jung, on y retrouvera le lien, dont il fut question au départ ici, avec le concept de synchronicité, par exemple, et avec tout le domaine inconscient.

L'expiration retenue de Narcisse, de l'infantile devant le miroir, du fétichiste devant son objet de collection, entre toujours en résistance…

2. Portes de l'insu.

Cette résistance de l'inconnu, du vivant, du ou de la poïétique, est par exemple dans ces hasards objectifs de Breton, que Freud (plus enlisé dans la pulsion de mort que gêné par l'océanique ? ) ne daigna considérer, ces synchronicités de Jung, et qui/quoi est la psychanalyse de 2006 pour se fermer sur Freud et Lacan, leur souci scientifique et leurs volontarismes échoués sur les barrières dogmatiques niant l'évidence même de leur dévoilement de l'inconscient ? Psychanalystes, encore un effort : c'est plutôt là ici qu'est votre livre noir…

Place de la psychanalyse : place du rêve, du conte, de Gilgamesh et des mythologies. Synchronicités, hasards objectifs, lapsus, actes manqués, trébuchements de la raison dialectique pure, oublis de l'avant-garde de la part du reste… Philosophes, encore un effort : connaissez-vous vous-mêmes ?…

La solution est même : le rêve par exemple encore offre une issue. Le réticulaire est langage simple : les dispositifs rétentionnels tertiaires sont simples près les errances de l'écriture du/des langages : l'écriture est elle-même dispositif rétentionnel tertiaire, - ce n'est donc pas l'écrit, l'inscrit, le parlé, mais l'observation d'abord, l'attention, la considération, qui font signe ici, accordées aux dispositifs. Lire par exemple le “Portrait oratoire de Deleuze aux yeux jaunes”, de Claude Jaeglé.

Quel signe, quelle symbolique, quelle sémiotique, valent pour l'individuation ? Le rêve donne, et les interstices des discours rétentionnels . Choses qui arrivent, - la déconstruction est ce qui arrive, selon Derrida - et l'on passe sans les voir. Guignebert parlait de failles… Une issue se découvre donc en lecture de l'insu, en point de départ d'acte. Sphère de rêve (Freud), du manqué, de l'accident (Stiegler), du dérapage, de la faute, du lapsus, de la faille dans le discours (Todorov), de la synchronicité (Jung), du hasard objectif (Breton), de l'inconscient. Point de départ du réel ; du singulier, de l'individué.

Pour ce qui est de Freud, par exemple, il faut lui attribuer la découverte de l'inconscient, et tout ce qui entoure le travail initial sur le rêve quant à son forage pionnier des voies de la psychanalyse. Le problème avec Freud est que ce rêve, il va l'interpréter, tendre à l'interpréter toujours du côté du rationnel, essayer de faire une science de la psychanalyse, science qui au fond cherche des directions vers l'exactitude, des rapports logiques sinon mesurables entre des phénomènes : on observe ceci aussi bien dans la “Psychopathologie de la vie quotidienne” ; il parla même d'une disparition future de la psychanalyse dans une biologie. Et donc il va chercher à donner une grille de lecture dogmatique des rêves, d'après sa théorie de la sexualité, et cela va faire la grande séparation et différence avec Jung qui, lui, laissera toujours une ouverture, et ne voudra jamais de dogme, - ce pourquoi il est difficile de voir une théorie jungienne bien claire, puisqu'il est toujours dans différentes approches croisées, entrecroisées, sans qu'on puisse vraiment distinguer autre chose qu'une sorte de configuration constellaire de concepts, mais qui n'est pas fermée. Pour ce qui est du concept de synchronicité, voici par exemple la façon dont on peut voir comment cela paraît, dans un livre de Baudouin, sur Jung :

“Il assure, lui tout premier, qu'il n'a pas à nous proposer de théorie satisfaisante de la synchronicité : il prétend seulement nous donner à penser.”

Qu'est alors la synchronicité chez Jung ? Un illustration va faire comprendre les choses, Jung opérant souvent par illustration, sans proposer toutefois d'études approfondies dans les sphères privées de ses patients le plus souvent, quant à lui. Baudouin écrit :

“L'exemple du scarabée d'or est en passe de devenir classique. Une patiente de Jung, parfaitement bloquée dans son analyse du fait d'un “animus cartésien” qui résistait à tout irrationnel, rêve qu'elle reçoit en cadeau un scarabée d'or. Tandis qu'elle raconte ce rêve, Jung perçoit un bruit derrière lui ; c'est un insecte qui, du dehors, cogne aux vitres ; il ouvre la fenêtre, attrape l'insecte au vol et peut présenter à la patiente un scarabée (Cetonia aurata) aussi analogue que possible à celui de son rêve. La personne est bouleversée dans son rationalisme intempérant, si bien que l'analyse enfin démarre.”

On arrive ici sur quelque chose de commun entre psychanalyse et surréalisme, dans certains aspects de ce mouvement artistique, qui sont d'ailleurs aux frontières de l'extralucidité. On peut le remarquer par exemple ici, - extrait de Baudouin toujours :

“Jung insiste toujours sur le fait qu'ici, commme d'ailleurs dans la conception du Tao, des éléments physiques et psychologiques sont impliqués les uns et les autres dans une coïncidence, non fortuite, mais toujours frappante pour la sensibilité d'un sujet, toujours chargée pour lui de signification, ce qui fait partie de l'expérience et ce que nous ne saurions omettre sous prétexte d'objectivité – la véritable objectivité étant de tenir compte de tout, y compris, en psychologie, du subjectif.”

Evidemment le subjectif, comme on va le voir, le surréalisme en fait son affaire.

3. Nominations, cristallographies, errances.

En dehors des nominations est le chaotique dans lequel, dans quoi errent les qui, tournant en spirales jusqu'à ce que se signifie, se symbolise , s'archétype, se dessine, - mais le dessin est encore porteur de plusieurs possibles sens, possibles noms – et donc enfin se nomme, se baptise, se cristallographie un cristal, une individuation. Qui le dénomme est alors induit en tentation de s'y arrêter tel Narcisse, et qui le contemple, frappé de stupeur aussi bien, et là se situe le diabolique, le séparateur, là naît la ligne de toute spécialisation sur objet : au lieu de ça continer sa marche dans l'errance jusqu'au prochain cristal où se posera le même choix, laissant l'image ou son chiffre aux aléas des fascinés. Fétichistes, collectionneurs, spéculateurs, séducteurs avec leur artifice, apeurés voyeurs devant le réifié. Laissés sur place avec leur objet technique, fut-il numérique, par les errants. “In girum imus nocte et consumimur igni”, comme dit l'un d'eux, ivrogne incidemment.

On peut relier le surréalisme à cette marche et à l'errance. Il y a une filiation, par l'intermédiaire des lettristes effectivement, qui va de la dérive situationniste à l'errance des surréalistes, ou plus exactement l'inverse si l'on veut. Voici par exemple, extrait de Claude Abastado, (“Le surréalisme”, Classiques Hachette, 1975), un passage qui ouvre un chemin vers le “point vif” de la vie et les situations :

“Ce qui est recherché, ce sont des correspondances entre une situation objective et le plus intime de l'être. A propos de sa pratique très singulière de la cartomancie, Breton déclare : “ce dernier objet, par l'intermédiaire des cartes, ne m'a jamais entretenu de rien d'autre que moi, […] il m'a toujours ramené au point vif de ma vie”.”

A travers les éléments de la sphère du hasard, Breton désire le “point vif” du vivant. Abastado écrit encore quant aux surréalistes toujours : “Une attitude d'éveil et d'accueil les rend sensibles aux enchantements des lieux, réceptifs aux manifestations du hasard.” Puis plus loin, sur ces hasards et coïncidences significatives, ce “hasard objectif” de Breton : “La vie quotidienne foisonne de menus faits dont l'apparente gratuité tient en réalité à l'ignorance de ceux qui en sont témoins. Interroger ces faits, les noter, les interpréter est une constante de l'esprit surréaliste. Trouvailles, rencontres, coïncidences, dispositions singulières d'objets : “on est là sur la piste ou plutôt à l'affût [du] hasard objectif”.”

L'objet et la disposition d'objet sont là comme un peu le rêve ou l'observation, ou l'attention à des faits signifiants ou actes manqués pour le psychanalyste : “Comme instigateur de l'action, l'objet vaut en tant que représentation. Analogue en cela aux images de rêves, il libère l'individu des censures qui pesaient sur lui.” (id., Abastado).

Or, l'un des éléments propices à l'apparition des atmosphères et climats de ce hasard objectif est l'errance. Abastado écrit encore : “Les textes surréalistes rendent bien compte de ce climat et montrent “le goût d'errer […] porté à ses extrêmes limites”. Puis plus loin, citant Breton : ”“A la pointe de la découverte” dans l'instant de feu où le savant, le navigateur, le poète pressent la réalité de son rêve, le sentiment de la chance s'accompagne de la conscience aigüe du désir surgi du plus profond de l'être ; il importe de maintenir cette conscience, “de ne pas, derrière soi, laisser s'embroussailler les chemins du désir” : “je n'attends rien que de ma seule disponibilité, que de cette soif d'errer à la rencontre de tout, dont je m'assure qu'elle me maintient en communication mystérieuse avec les autres êtres disponibles, comme si nous étions appelés à nous réunir soudain. […] Indépendamment de ce qui arrive, n'arrive pas, c'est l'attente qui est magnifique”.”

On est encore dans l'elpis quelque peu, de la boîte de Pandore, avec les mythiques Epiméthée et Prométhée, dans l'observation, la disponibilité à l'observation des choses qui arrivent, des déconstructions possibles donc, dans une errance, dans une attention flottante diraient les psychanalystes, relativement. Mais alors il y a une différence qui va se produire, et constituer une limite du surréalisme par rapport à “ce qui se passe” : c'est une sorte de volonté forcée, de volontarisme dans la recherche de ces éléments, qui fait que l'attention n'est plus disponible ; elle est concentrée sur la recherche coûte que coûte, en fait, de ces phénomènes, de ces manifestations du hasard objectif : “Mais l'errance et l'affût ne comblent pas le goût de l'étrange et la volonté de comprendre. Les surréalistes provoquent le hasard, créent, par leur intervention délibérée, des situations passionnantes susceptibles d'apporter des “révélations”.”

Il serait curieux, incidemment, de ne pas observer ici quelque chose que l'Histoire fera réapparaître un peu plus tard par les situationnistes : “errance” (…) “créent, par leur intervention délibérée, des situations”… Cette tentative de provocation fait donc une spécificité, et c'est peut-être le problème, dans le surréalisme, rapport à ce type de phénomène : une recherche délibérée, et trop crispée sur la découverte des faits. Abastado écrit encore, citant Breton : “Le désir humain essaie de trouver sa voie dans le dédale du réel, dans la “forêt d'indices” qui s'offrent à lui. Mais “comment ne pas espérer faire surgir à volonté la bête aux yeux de prodiges” ?”

On voit toujours ce qui peut arriver par cette attente quand même quelquefois, ou ce qui est recherché sinon objet attendu : “l'attente s'accompagne d'une inquiétude qui peut s'exaspérer elle-même jusqu'à l'angoisse ; elle met l'esprit en relation avec le lieu des désirs ; elle provoque, dit Breton, un “état second dont la caractéristique essentielle est l'extra-lucidité.” Cette recherche d'objet par les surréalistes est une certaine façon assez approfondie d'aller dans cette direction, jusqu'à la fréquentation de médiums et de cartomanciennes, de voyantes, signalé ainsi par Abastado :

“Les surréalistes pratiquent toutes les formes de mancies. Crevel a reçu une “initiaton spirite” dont il fait part à ses amis. Breton dans Nadja, parle à deux reprises d'une voyante, madame Sacco, et dit qu'“elle ne s'est jamais trompée à [son] sujet”.”

Et peut-être ce qui manque aux surréalistes dans cette volonté un peu délibérée de rechercher le hasard, c'est que le hasard ne peut se rencontrer que lorsque l'on ne le recherche pas dans une telle sorte de crispation. Breton le pressent à la fois, mais il est trop obnubilé par son désir, qui se transforme en sorte de besoin, systématisé, en genre addictif dans la recherche des choses prenant place du désir. Il perçoit le même problème et la même solution que la psychanalyse ; il a tenté de contacter Freud… Il va parler de l'amour en lien avec la rencontre de ce genre de faits du hasard objectif : mais il n'aura pas la maîtrise du transfert, qui va être un des points de départ de la psychanalyse puisque la séparation de Breuer et de Freud, l'abandon des recherches par Breuer qui fait que Freud se retrouve seul après les “Etudes sur l'hystérie”, c'est à cause de la question du transfert qui n'était pas encore maîtrisée, et qui va l'être en fait car les choses vont devenir conscientes à partir de là ; Breuer se séparant de cette recherche à cause d'un amour naissant entre une jeune patiente et lui-même, ce qui l'a inquiété donc. Alors les surréalistes quant à eux n'ont pas la notion du transfert : ils sont dans l'amour, comme dans l'histoire que Breton a vécu avec Nadja, ou comme ce qu'il en expose dans “L'amour fou”, et c'est peut-être cependant ici qu'on voit encore quelque chose qui est commun aux deux approches, tout en faisant aussi bien leur divergence. Abastado écrit, citant Breton toujours :

“L'amour n'est pas seulement un révélateur de l'inconscient, il est aussi le moyen d'une interrogation poignante du réel. En ce sens, il apparaît à Breton, dans le Second Manifeste, comme la plus “révélatoire” des pratiques magiques : “plus que jamais, puisqu'il s'agit ici des possibilités d'occultation du surréalisme, je me tourne vers ceux qui ne craignent pas de concevoir l'amour comme le lieu d'occultation idéale de toute pensée”.”

C'est pour autant dans les regrets qu'il verra Nadja s'en aller sur des chemins malheureux, et dans une impuissance désolée, comme avec quelque chose qui reste quand on ne comprend pas. En ne confondant pas les choses, un certain regard analysé autorise probablement une perception autre du hasard objectif, des rêves, et des issues qu'il laisse entrevoir aux regards attentifs…

Féminité-modernité.

“Les poètes, les peintres, les cinéastes ont été des hommes de la divergence. Le problème est de savoir si les scientifiques sauront l'être. Ils sont mis dans la même position que les poètes face au nazisme, je pense à Paul Celan ou Garcia Lorca. Le problème est de savoir s'ils l'ont compris. A part Testart, quelques généticiens et quelques électroniciens, il me semble qu'ils ne sont pas très nombreux à vouloir diverger.”

(“Cybermonde, la politique du pire”, Paul Virilio / Textuel//Conversations pour demain). Féminité de modernité.

Il y a donc une issue dans un inconnu qui fait le vivant, et que le mort ou la finitude de l'homme cherche à maîtriser par la technique parvenue à son état numérisé, et l'inconnu inquiète, donnant naissance aux peurs du temps. Le téléscopage de ces peurs rappelle ce qui apparaissait avec les problèmes émergents de “vie et mort sur commande” dans les années 80 : avortement, euthanasie, location d'utérus, fivete ; pas encore clonage, mais DPI (diagnostic pré-implantatoire) presque ; congélation d'embryons ; propriété des embryons surnuméraires et statut des instituts de bio ; banques de sperme ; insémination post-mortem ; eugénisme new-look ; ectogénèse…

Et ce que l'on voit paraître ici est la peur de disparition du féminin – lier peut-être à une association au poétique (le/la poïétique), en ce que le ratio est accordé traditionnellement comme le technique au masculin - en ce que la modernité comporte encore du féminin que le numérique d'une post-modernité fait disparaître (escamote ?). Mythe de Frankenstein, clonage et escamotage de la femme dans le procès de procréation. Pour fabriquer de petits scientifiques biotechnocrates, dans la lignée des déclinaisons depuis la découverte de l'ADN par Watson et Crick jusqu'aux travaux sur le génome humain, assiste-t-on à la tentative-tentation de murer le cosmos.

On revient alors sur la biotechnologie, le brevetage du vivant et sa marchandisation. Réification, chosification. C'est de là que s'observe la féminité niée de la modernité. Le mythe Frankenstein (auteur femme). Marionnettes. Pinocchio. Peut-être une peur de la femme, maîtriser la vie en se passant de la femme, de son corps jusqu'alors indispensable : numériser le poétique en ce que le faire-fabrication rejoint ici le créatif. (Et inversement). Aussi ce mythe (Devereux - “Femme et mythe”) des deux dieux grecs faisant des enfants seuls : Kronos, Zeus…

Le féminin que les hommes veulent déposséder de lui-même (Higgins). Penser aussi que cela vient suite à une maîtrise de la sexualité féminine par elles-mêmes : contraception, ivg. On rejoint encore l'adoption stieglerienne : soumission au corps médical, technoscientifique, biotechnoscientifique. Estompement du père et du masculin, non pour un pouvoir du féminin, mais pour celui du mortifère, du corps technumérique.

Dans ce propos, il n'est pas inintéressant de faire observer cette dérive habituée de la pensée qui associe l'irrationnel au féminin (on verra sous cet angle de vue comment Testart ou Higgins rendent justice à l'élément féminin dans la lutte contre la tentative de domination totale, eugéniste, de la technoscience). Irrationnel, et donc du côté poétique, intuitif, du désir. On peut l'en disjoindre, en séparant dans le féminin le matriciel du poétique désirant, ce qui revient encore à distinguer le/la poétique-créatique du/de la poétique-productique, ce que cherche le biotechscientifique en son entreprise de maîtrise du vivant. Issue : il y aura retour du refoulé (voir Higgins, Chatel). Higgins le percevra ainsi : sida, toxicomanes. Maux d'enfants, maladies, dépressions. Cet auteur restera cependant d'un côté mortifère freudien : ne situe pas les choses dans la persistance d'Eros (son discours reste traversé de vampires, de sida, de toxicomanie…).

Asservir le féminin : asservir un dernier bastion d'individuation avec la maîtrise du vivant (qui restait au féminin - tant dans l'homme (son “anima” jungien) que dans la femme) : maîtrise de sexualité / fivete / DPI / vie-mort sur commande (euthanasie-avortement) / normativité et fascisme, eugénisme : du DPI à la superbe brute blonde (modèle pub). Fixation / Narcisse / Errance : est-ce cette errance du marcheur nomade que cherche à contrôler l'eugéniste : le Juif errant, le Gitan ? L'incontrôlable…

Pour aborder ce grand aspect de ce qui est finalement une sorte d'aboutissement de la fin, ou des fins du numérique dans le biotechnologique, ou dans le biotechnoscientifique, il y a beaucoup de choses à apprendre avec Jacques Testart. Cette question de la féminité de modernité, ou de la féminité dans la modernité, - c'est-à-dire : qu'est-ce que la modernité, est-ce que la modernité est dans la postmodernité ici ou justement est-ce qu'on est dans une vraie modernité quand on regarde les choses à partir du féminin aujourd'hui, en ce sens que le féminin serait une sorte de bastion ultime que cherche à maîtriser le technoscientifique, donc le numérique ?

Alors Testart a écrit un livre il y a une quinzaine d'années qui avait fait retentir certaines polémiques à son époque. Testart est le “père” d'Amandine, qui est le premier bébé-éprouvette français : disons qu'il y a eu deux pères sinon trois pour Amandine, - deux pères du côté de la technoscience… Il y eut René Friedman, pour le côté médical, et Jacques Testart pour le biologique, scientifique. Et Jacques Testart a cessé ses recherches dans cette aventure, alors qu'il était pionnier en la matière, quand il a perçu que tout allait beaucoup plus loin que soit-disant une sorte de bonté neutre et de dévouement créateur de la science pure. Et donc il a écrit ce livre avec d'autres scientifiques et psychanalystes aussi bien, dont certains scientifiques et d'autres moins peut-être. Il est toujours bien vivant et a signé en décembre 2005 un article dans Le Monde Diplomatique qui remet aussi exactement en question les choses qu'en 1990, année où parut “Le magasin des enfants”, et ce qui est à souligner est que les choses n'ont pas tellement changé… Voici par exemple ce qu'il dit de Michel Onfray dans l'article de 2005 :

“Michel Onfray, philosophe auto-institué porte-parole de l'athéisme, entend soutenir “tout ce qui, de près ou de loin, contribue à la mise au point des techniques indispensables à l'activation de la médecine postmoderne : ectogénèse, clonage, sélection du sexe, transgénie”. Il s'oppose ainsi à l'“option technophobe” en arguant que “la science en tant que telle est neutre”. Pour parvenir à cette certitude, il lui faut cependant affirmer des contrevérités (“L'énergie nucléaire n'a jamais causé aucun mort…”, hormis à Hiroshima et lors d'autres bourdes qu'on ne pourrait attribuer qu'à un “délire militaire”) et faire prendre des vessies pour des lanternes, comme dans la succession des deux propositions suivantes où l'hypothèse devient certitude : “La révolution transgénique permet d'envisager des nouvelles façons de soigner : elles éviteront, grâce aux médecines prédictives, le déclenchement des maladies…” La fascination technophile peut fournir des substituts faciles aux mythes qu'on croit combattre.” [Onfray, Féeries anatomiques, Grasset, 2003.]

Donc Testart remet en question quelqu'un comme Onfray, qui sous couvert d'une pensée soit-disant indépendante laisse beaucoup de choses bien en deçà de l'endroit où elles sont, donc dans une sorte de pensée assez facile quand même. Ces choses qui sont écrites en 2005 frappent en ce qu'il n'y a pas beaucoup d'évolution par rapport à ce écrit en 1990 où déjà le biologiste alarmait. Par exemple dans l'article de 2005, intitulé “Une foi aveugle dans le progrès scientifique” :

(…) “Quand, au nom des “intérêts propres de la science”, les plus hauts responsables de la recherche se déclarent hostiles au principe de précaution, ils laissent croire à des activités humaines dont l'intérêt serait supérieur à celui des humains eux-mêmes.”

Avec cette idée l'on arrivera à la question de la responsabilité, et de la démission de la responsabilité, qu'on pourra rapprocher d'autres écrits actuels. Mais il faut explorer plus avant cette question de la féminité. Si l'on reprend par rapport à cette question le texte de Testart dans son ouvrage collectif de 1990, sa longue introduction qui est très édifiante, où justement il laisse percevoir même cette part de la féminité, qui restait comme dernier bastion de quelque chose de créatif où le créatif rejoint à la fois – c'est là qu'on voit quelque chose de très intéressant – autant le productif que le/la poétique dans la mesure où le naissance d'un enfant est un peu au carrefour de tous ces sens. Voilà par exemple ce que dit Testart dans son ouverture à l'ouvrage collectif :

“On remarquera que la contribution féminine est prépondérante. Il se pourrait qu'aujourd'hui les femmes surtout soient porteuses d'une conception de l'humanité différente de celle imposée par le pouvoir masculin et comme coagulée dans la volonté de maîtrise qui s'épanouit à l'occasion des PMA. Cette conception laisserait place, à côté de la vérité scientifique, à d'autres modes de perception et de valorisation des rapports de l'humain à l'humain comme de l'humain à son environnement.”

L'on peut rapprocher cela tout de suite de ce qu'écrit l'une des psychanalystes qui intervient dans ce travail collectif, et qui va approcher un peu les choses dans le même sens. C'est Marie-Magdeleine Chatel, qui intitule son article “le désir escamoté”, et qui dit ceci par exemple :

“La vraie fécondité, celle de la rencontre symbolique, est menacée par l'idéologie scientifique introduite activement dans l'intimité sexuelle ; tel un éléphant dans un magasin de porcelaine.”

On aura l'occasion de revenir sur ce que dit cet article de M-M Chatel. Et il y a aussi une autre chose en ce même sens, abordant le féminin comme quelque chose de spécifique, venant d'un autre psychanalyste, dans le même ouvrage, Robert William Higgins, qui appuie sur le même endroit dans “Chronique d'une naissance suspendue” :

“Cette mort-vivance, ou cette vivance mortelle, est aussi, sans doute faudrait-il dire en premier lieu, un enjeu entre les hommes et les femmes. Il est frappant que cette formidable manipulation des corps de femmes par les hommes qui se prépare, cette médicalisation de la vie, de la grossesse et des corps depuis avant la naissance jusqu'après la mort, intervienne au moment où les femmes commençaient à secouer la domination masculine. L'homme-médecin n'aurait-il pas saisi le biais de la souffrance liée à la stérilité pour, en la transformant en maladie – ce qui veut dire “à soigner”, - se substituer à la mère, s'insérer entre la mère et l'enfant ?”

Le propos général de Jacques Testart et de ces divers scientifiques et penseurs écrivant autour de lui et avec lui, c'est que plus on a de données scientifiques, technoscientifiques, - expression commençant à se consacrer avec Stiegler et autres – ou technumérique comme on pourrait dire finalement puisqu'on est dans le/la poétique du numérique, c'est que plus on avance dans la techscience, plus on perd de vue une donnée fondamentale de la science, de l'esprit scientifique dans le meilleur sens du terme, c'est-à-dire que des intérêts qui ne considèrent plus du tout la question de l'homme, ni de la femme donc qui serait un peu comme le dernier rempart de l'humanité dans l'homme, - des intérêts donc vont prendre le pas sur tout. On verra comment dans “Petite métaphysique des Tsunamis” (J-P. Dupuy) il y aura confirmation de tout cela.

Testart par exemple parlera du diagnostic préimplantatoire (DPI) très vite, où l'on voit comment les choses se passent : on a une problématique par exemple qui est celle de l'avortement ; si on est dans l'avortement tel qu'en soi, c'est une sorte de drame à chaque fois, un problème humain très grave, qui met le corps – de la femme - en première ligne. Or, maintenant, plus on va dans les perspectives techscientifiques, donc dans une abstractisation des données permettant de choisir si l'on avorte ou non, l'on a de plus en plus de ces données qui viennent d'éléments chiffrés sur papier, ou sur écran ; on a donc de plus en plus de recul par rapport à une décision à prendre ; on n'est plus obligé de prendre une décision incluant le corps, mais bien en deçà de la mise en responsabilité du corps directement lui-même : c'est-à-dire qu'il ne s'agit plus simplement de se décider parce que par exemple on arrive à un certain temps de la grossesse et puis que l'enfant, le foetus est identifié comme étant trisomique – et donc effectivement le problème peut se poser – mais maintenant bien en deçà, bien avant, puisque les bébés sont conçus en éprouvette ; on a les résultats de la conception avant la réintroduction des éléments qui vont donner naissance à un enfant dans la mère ; tout est prêt déjà dans l'éprouvette, et l'analyse des éléments constituant le foetus est déjà prête, sur papier, sur écran ; donc on va décider non pas lors de la grossesse, lorsque le corps est déjà dans l'enjeu du concernement, mais avant même que quoi que ce soit soit implanté dans l'utérus : sur papier, sur écran, hors-corps, théoriquement. On voit alors que la prise de décision n'est pas la même : il y a beaucoup plus de facilité à prendre une décision quand on n'est pas engagé dans son propre corps, sinon au niveau du cerveau et de la prise de décision, que dans le cas contraire.

Alors cela est un premier temps : dans un deuxième temps on va avoir de plus en plus d'identification, à ce stade-là, de divers maux : par exemple d'abord la trisomie, ensuite d'autres maladies, de plus en plus, et jusqu'à ce que ce ne soient pas forcément des maladies, - par exemple un doigt manquant, ce qui n'empêche nullement de vivre, et l'on peut décider de choisir de garder ou non l'enfant sur le papier, sur écran, pour cause de doigt en moins, et de fil en aiguille, avec de plus en plus d'informations, simplement à partir de la question du sexe, de la couleur des yeux, des cheveux, et de prédictions sur les problèmes à venir au cours de la vie future : cartographie du génome, médecines prédictives.

Il y a de fait une sorte de déresponsabilisation au niveau du corps lui-même, de l'engagement du corps, et donc de plus en plus une abstractisation dans la prise de décision, qui fait que tout devient théorique, virtualisé… Le désir lui-même s'échappe de sa propre réalité.

Testart dit par exemple : “Le gamète féminin et l'oeuf fécondé étaient jusqu'ici abrités des investigations par notre statut de mammifère, lequel cache dans le corps maternel la totalité du processus d'engendrement. Par la fécondation externe, gamètes et embryons deviennent accessibles à l'examen comme à l'expérimentation et c'est donc la pratique même des PMA qui invite à de nouvelles recherches.”

Alors si l'on reprend un peu le parcours de l'histoire, à ce moment de la recherche, - on est en 1990 – voici ce qu'il écrit : “Le premier bouleversement est arrivé il y a un quart de siècle, avec le recours à des tiers donneurs de sperme pour réaliser l'insémination avec donneur (IAD). Alors que cette pratique est encore bannie dans certains pays et qu'elle est toujours l'objet de controverses dans les autres, son impact médiatique a été vite débordé par celui de la fécondation externe (ou in vitro – FIV), apparue il y a dix ans. Plusieurs facteurs expliquent que le mariage en éprouvette des gamètes des deux membres d'un couple ait davantage occupé l'attention du public que l'adultère biologique que réalise l'IAD : l'aspect expérimental de la FIV, qui a fait déjà naître plus d'enfants en France (environ 15 000) que d'animaux de toutes espèces dans le monde ; la création d'un individu hors du corps, perçue comme un défi au secret originel bien plus qu'à l'ignorance ; l'enjeu, vite tenu, de suspendre à volonté le devenir de l'oeuf figé dans les limbes glacés des réservoirs de congélation ; la perspective de dresser une carte d'identité de l'oeuf à peine conçu, et, à partir de ce savoir, de produire des stratégies d'élimination ou de modification.”

On voit donc le problème se dessiner : il y a un glissement qui s'est déjà opéré et qui va aller très vite très loin, puisque déjà en 1990 Testart ajoute : “On a même constaté certains retournement de la règle qui veut que l'expérimentation animale soit un préalable aux essais thérapeutiques en clinique humaine, la recherche vétérinaire s'emparant de molécules largement utilisées en PMA dans le but d'en obtenir un effet analogue chez les animaux domestiques.”

Et donc, ceci étant déjà en cours en 1990, l'on était à un début de la deuxième période des PMA, qui commençait, et Testart alors la décrivait ainsi :

“La deuxième période de l'histoire des PMA vient seulement de commencer. Plutôt que de restituer les facultés procréatrices des individus infertiles, elle vise à améliorer la qualité des enfants nés, en identifiant, dans l'oeuf, des facteurs d'anormalité.”

On est donc dans une sorte de rapport entre le normal et l'anormal, ou le normal et le pathologique qu'est devenu l'a-normal, que l'on peut identifier maintenant sur écran ou papier. On n'est plus du tout astreint à des drames de prise de responsabilités. Cette question de la responsabilité qui commence là aussi à s'échapper pour qui n'en prend pas garde, et disons qu'un rapport de force s'instaure entre ceux qui ont des intérêts à ce que cette responsabilité se dilue et ceux qui ne tiennent pas à ce qu'un certain secteur de l'humain disparaisse. Ou disons secteur du désir si l'on ne veut dire l'humain : autre chose qui est même tout en pouvant prêter à plus de polémique peut-être.

Alors en fait ce que dit Testart est simple : ses idées d'ouverture, même si l'on est là un peu dans le corps de son texte, mais ses idées d'ouverture pouvaient se condenser ainsi :

“La recherche a changé depuis qu'elle n'est plus le fait d'individus isolés ou faiblement organisés mais de groupes nombreux et structurés agissant dans le cadre d'institutions puissantes. Cette révolution, qui est devenue sensible au milieu du XX° siècle, contredit la vieille conception d'un chercheur à la fois artiste et savant pour développer celle d'un salarié hyperspécialisé.”

Est-on arrivé si loin de la problématique des “Contrats” de Debord ?… On rejoint ici la critique que Testart adresse à Michel Onfray dont il a été question plus haut. Cette question de responsabilité qui se dilue, on la voit apparaître aussi bien sûr dans le discours du même Jacques Testart avec les questions - car il y a beaucoup de questions qui sont annexes avec tout cela : celle de l'observation des instituts de conservation d'embryons, celle de la fivete, des gamètes, des ovocytes, des aspects purement techscientifiques, etc. - comme celle de la paternité, de la responsabilité par rapport à ça, celle du désir dont on parlera plus avec Chatel plus loin, avec les psychanalystes qui ont abordé la chose. Cette question de la paternité, on la voit apparaître aussi ici en sortant du cadre purement techscientifique tout en y restant, avec J Testart toujours qui écrit :

“Comme le don des organes, celui des gamètes, et bientôt des embryons, repose en France sur deux grands principes qui sont l'anonymat et la gratuité. (…) imagine-t-on qu'un donneur qui fut rétribué soit présentable à l'enfant dont il est le père génétique ? Cependant, la levée de l'anonymat, telle qu'aujourd'hui proposée dans les pays nordiques, irait à l'encontre du secret sur l'incapacité à procréer, souvent souhaitée par les individus stériles. De plus, elle entraînerait une raréfaction des donneurs, certains d'entre eux se refusant à assumer toute responsabilité, fut-elle symbolique, devant l'enfant.”

A propos de ce donneur “rétribué”, il faut notamment savoir que la rétribution des dons est en vigueur aux USA par exemple, et en d'autres contrées. On est bien ici dans la responsabilité du donneur de spermatozoïdes, qui veut bien donner, contre rétribution, ou non contre rétribution mais alors pour quelle fin, - on ne sait : quel peut être le désir de quelqu'un qui donne ses spermatozoïdes à titre “gratuit” dans le cadre d'une procréation médicalement assistée ? Il est curieux que personne ne s'interroge sur la question morale de la paternité biologique déresponsabilisée, par rapport aux enfants dans un tel cas. Il y a donc déjà déresponsabilisation quelque part : de la part du donneur, qui n'assume pas sa paternité ; de la part aussi de ceux qui acceptent cette façon de faire, pour avoir un enfant, - mais quel enfant, de quel père ? Et le père biologique en question (non le vrai père : on peut dire avec Françoise Dolto que le père est véritablement celui qui s'occupe, qui est là, avec l'enfant, effectivement), qui a fait don des spermatozoïdes, à qui en a-t-il fait don ? A la playmate du magazine procuré par l'institut de biologie pour l'aider à entrer dans l'érection et la procédure de don ? Il y a bien ici ou là un refus d'“assumer toute responsabilité, fut-elle symbolique, devant l'enfant.”

Autre chose du même acabit sur la responsabilité, toujours selon Testart :

”… la pratique anonyme du don de gamètes est aussi devenue l'occasion de comportements spécifiques des acteurs biomédicaux, auxquels il revient d'attribuer les gamètes de tel individu donneur à tel individu receveur. Ils ont donc le redoutable privilège d'être à la fois techniciens de l'acte, gardiens de son secret et décideurs de ses modalités. Le rôle des médecins en cette affaire est donc tout autre que médical, l'opération d'insémination elle-même étant à la portée technologique de tout un chacun pourvu qu'il en assume l'initiative et la responsabilité. On peut voir là un exemple de la perte d'autonomie des individus dans une société technicisée (…).”

Les acteurs biomédicaux sont donc encore d'autres gens dans le procès en question… Il y a donc une prise de responsabilité du côté médical, mais qui n'a rien de rapporté à un savoir scientifique ni médical, ni quasiment soignant. Alors rapporté à quoi ? Au travers du discours de Testart, ce qui apparaît est que ce qui est en lutte est d'un côté le désir et tout ce qui est impossible à maîtriser, dans le désir, autour du désir et avec le désir, contre de l'autre le mythe de maîtrise du vivant. Le désir s'échapperait dans le mythe de maîtrise :

“Cette saturation des possibles traduit un phénomène d'époque : on ne sait plus qui, de la connaissance ou du mythe de maîtrise, tire la machine technologique. Cela promet de beaux jours pour l'innovation dans d'autres espaces, infinis ceux-là : ceux de la recherche sur l'identité de l'oeuf humain.”

On est bien sûr actuellement entrés en ces autres espaces avec les recherches sur le génome. Alors maintenant la question de l'issue, de l'autre aspect de ce que cherche à maîtriser la technoscience, pour simplifier disons la techscience, au travers du discours de J Testart on peut le voir apparaître en divers points comme celui-ci, en lequel il propose à la logique en cours d'aller au bout d'elle-même :

“L'intrusion biomédicale dans la conception, en créant chaque fois que possible le “devoir” de faire mieux que le hasard, devrait imposer à tout centre de fécondation in vitro l'usage des techniques d'identification génétique applicables à l'oeuf âgé de quelques jours. Car la procréation est une chose trop sérieuse pour être abandonnée aux aléas de la copulation.”

Nous voici donc avec le “hasard”, que l'on peut rapprocher du hasard objectif de Breton, ou des synchronicités de Jung, de la “Psychopathologie de la vie quotidienne” de Freud, et d'autres travaux psychanalytiques ou chamaniques, anthropologiques, ou poétiques justement. Avec le hasard et avec les “aléas”, qu'il n'est pas question de laisser aller où ils veulent aller, mais qu'il s'agit de maîtriser. On lit encore ceci :

“Ainsi, les êtres humains, ces héros de la terre, sont d'abord créés au hasard des déviances naturelles, et les plus aberrants sont éliminés secondairement, comme il arrive aux bêtes.”

Ce que cherchent toujours à maîtriser les soit-disant “gardes-fous” de la techscience, dans ce désir de maîtrise absolu, contre un reste qui va être vite qualifié globalement d'obscurantisme :

“Préserver le mystère de l'oeuf serait s'opposer délibérément au projet scientifique d'annuler tous les mystères et est déjà condamné pour obscurantisme.”

Plus loin, on peut lire encore à ce propos :

“Ce qui est en cause n'est pas la volonté de connaissance de l'oeuf, fût-il humain, mais la tentation de faire de cette connaissance un outil de ségrégation. S'il en était ainsi, le nouveau-né ne pourait plus être espéré dans l'interrogation comme un être possible à l'infini et vierge de calculs ; il deviendrait un objet trié ou manufacturé, un produit convenable arrivant sans surprise. S'il en était ainsi, les individus seraient tentés de céder à la science médicale leur ultime parcelle d'autonomie, qui est de procréer en complicité avec le hasard.”

Il est intéressant de voir cette “ultime parcelle d'autonomie, qui est de procréer en complicité avec le hasard”, et comme on retrouve encore une fois ici cette notion de poétique dans ce hasard objectivé, et dans une sorte de vérité qui peut difficilement être écartée en délimitant un champ, un espace du rationnel pour éliminer tout ce qui est de l'ordre, par exemple chez Jung, de la synchronicité.

Encore une petite chose sur cette issue :

“Si, contrairement au besoin, qui a les pieds sur terre, le désir ne naît et ne vit que de l'impossible, il est évidemment illusoire d'en proposer la satisfaction selon des modes rationnels. Il est aussi puéril de lui proposer de nouveaux chemins car le progrès est aussi dépourvu de sens au monde des fantasmes.”

On pourrait rajouter des choses à partir de cette introduction édifiante, mais l'on peut aussi maintenant entrer dans le discours plus directement analytique, psychanalytique, avec Marie-Magdeleine Chatel, qui se situe directement dans la problématique du désir, quant à elle, écrivant sur l'escamotage du désir. Voici ce qu'elle dit, dans la perspective prolongée de cette volonté de maîtrise du vivant par la technoscience :

“Mais cette logique devenue simple et volontariste grâce à l'assistance technique a des conséquences : elle fait taire l'expression de nos symboles les plus charnels, elle étouffe le lien de la parole au corps, elle disjoint l'érotisme de la parenté. Autant dire qu'érotisme et fécondité en prennent un sacré coup. Car érotisme et fécondité sont des choses délicates, faites de désirs érotiques infantiles, de réminiscences poétiques, de liens de paroles subtiles. Traités de façon grossière, ils se taisent, ils s'égarent et se perdent dans l'analgésie de rencontres sèches déjà codées.”

Alors en effet, rencontres et programmes et codes, numérisés, aboutissent à cette abstractisation dont il vient d'être question plus haut, donc à une décorporéisation, comme le dit autrement M-M Chatel :

“Un nouveau fantasme est devenu réalité : faire un enfant hors sexe, hors corps. Enfin il est possible de faire l'enfant au défi des lois du désir et du sexe. Faire l'enfant halluciné, l'enfant impossible, de plus en toute légitimité.”

On est bien dans le corps qui disparaît, ou s'il ne disparaît pas il devient objet de manipulation, objet, - donc on est dans la réification :

“Pour le discours médical, l'enfant est le résultat de la rencontre de gamètes, la grossesse la mise en fonction de substances hormonales et la parenté une décision d'adoption d'un objet fabriqué de substances. Pour la procréation, le désir sexuel est aujourd'hui officiellement mis au rancart. Selon le savoir médical, il faut d'abord une manipulation de substance, et lorsqu'avec l'aide technique l'objet sera fabriqué, il recevra la marque du symbole, telle la marque d'appartenance : son inscription d'état-civil.”

Tout ceci se place donc depuis longtemps en ce qui paraît de la science-fiction pour d'aucuns, l'hôpital ou l'institut de biologie, de biotechnologie, d'ingénierie biotechnomédicale étant dans le genre du microcosme spatial, où beaucoup de choses ne fonctionnent pas toujours, en coulisses, d'ailleurs, derrière l'écran spectaculaire. Mais il y a pour autant des choses en marche, et une machine qui est implémentée. Et cette machine n'est pas seulement une machine médicale, ni biomédicale, ni biotechnoscientifique : on arrive aussi aux problématiques de machines et de virtualités ici, matrixielles : on est bien dans le matrixien, ou dans le matriciel, dans la procréation :

“Car ce qui se passe sur la scène de la procréation artificielle est un révélateur de ce qui qui se passe sur la scène de l'époque. La médecine, là, est un maillon actif d'une machine engagée dans une logique où l'on ne sait pas identifier clairement les partenaires. Elle avance sans capitaine.”

On peut remarquer que s'approche dès lors ce que dit Jean-Pierre Dupuy, quinze ans plus tard, dans sa “Petite métaphysique des tsunamis ” (Seuil, mai 2005), p. 102 :

“Comme les grandes catastrophes morales du XX° siècle, la catastrophe majeure qui barre notre horizon sera moins le résultat de la malignité des hommes ou même de leur bêtise que de leur absence de pensée (thoughtlessness). Si elle se présente comme un destin inéluctable, ce n'est pas qu'elle est une fatalité ; c'est qu'une multitude de décisions de tous ordres, caractérisée davantage par la myopie que par la malice ou l'égoïsme, se compose en un tout qui les surplombe, selon un mécanisme d'autoextériorisation ou d'autotranscendance. Le mal n'est ni moral ni naturel – ce mal du troisième type, je l'appellerai mal systémique.”

Mais, pour en rester au propos de M-M Chatel, cette “logique” en laquelle engage cette “machine” ne va pas sans conséquences fatales : qu'on le veuille ou non, reste quand même que les individus sont loin d'être des anges, même si, selon la psychanalyste qui observe bien les choses, ”… pour le discours médical, la procréation est une manipulation de substances anonymes, tout en obturant que ce discours est parlé et porté par des individus sexués.” Qui ne sont donc pas des anges…

Et ce qui est mis sous l'éteignoir, ou ce que la numérisation techscientifique désire y mettre, n'est pas annihilé : l'expression presqu'étouffée du désir paraîtra, en symptôme, ou en une façon à sa mode :

”(…) une médecine triomphante et spectaculaire qui offre son assistance pour transgresser les lois du désir et du sexe risque dans de nombreux cas de se révéler être une cruelle pratique de l'abandon subjectif. En effet, la nécessité inconsciente à laquelle répondait l'infertilité fera retour ailleurs sous une autre forme. Il serait éclairant de faire une étude clinique des effets après coup des procréations artificielles dans l'économie familiale ( sous la forme des séparations, dépressions, accidents, maladies ).”

Effets. Où l'on retrouve donc ces issues par où vit la/le poétique du numérique…

Qu'on en finisse.

…C'est encore le même Testart qui écrit en avril 2006 dans le Monde diplomatique, avec Apoteker, sur cette convergence et ces stratégies de la maîtrise du vivant, à propos des soucis réels de la promotion des OGM :

“Si des milliards de dollars sont investis dans une stratégie dont la faisabilité n'est pas démontrée, c'est que les intérêts des agro-industriels se nourrissent d'une utopie qui favorise leur stratégie de concentration et de domination de l'alimentation mondiale (…)” (LMD : avril 06 / “De l'utopie scientifique au péril sanitaire” / Testart/Apoteker.)

Car la faisabilité n'est toujours pas évidente selon lui : “La thérapie génique ne parvient toujours pas à guérir les malades, et les animaux transgéniques présentent souvent des handicaps (stérilité, diabète, difformités) sans rapport apparent avec le gène introduit dans leur génome. (…)” (id.). On peut lire aussi plus loin : ”(…) les PGM le plus souvent citées par leur défenseurs n'ont pas d'existence réelle (…)” /(id.).

Tout ceci n'est donc qu'une poudre jetée aux yeux manipulés à manipuler plus encore… C'est dit expressément et une fois de plus : “Au total, les PGM, telles qu'on les connaît à ce jour, relèvent d'un énorme bluff technologique auquel participent les institutions et certains chercheurs.” (id.).

Cette manière de procéder rejoint d'ailleurs ce qui se passe avec l'apparition des nanotechnologies, comme on peut le voir ici : “A l'instar de la stratégie de séduction du public que l'on a connue avec les organismes génétiquement modifiés (OGM), on observe d'ailleurs le développement d'une “sérénade” louant les nanosolutions au service des pays pauvres.” / (LMD / mars 06 / “Nanotechnologies, le vertige de l'infiniment petit” / Dorothée Benoit-Browaeys.)

Et là n'est pas le seul point commun… La question de la convergence des disciplines se montre ici encore, où la concentration dont parle Testart se rapproche évidemment de la thérapie génique à la maîtrise du vivant, de la biologie à la techscience, à l'informatique, et ce n'est pas fini : “Cette démarche [celle des nanotechnologies] n'est pas très éloignée de celle des biotechnologies : on assiste en effet à une convergence croissante des disciplines du vivant et de celles de la matière inanimée, qui toutes relèvent de plus en plus de la gestion de l'information.” / (Alternatives économiques / juin 2005 / “Nanotechnologies et mégadéfis.” / Dorothée Benoit-Browaeys.) Ou encore : “Les nanosciences ouvrent la voie à un continuum inédit entre la biologie, l'informatique, l'électronique et les neurosciences. Elles permettent de créer des interfaces entre vivant et matière inanimée.” (id.).

Alors bien sûr, de tout ce mélange des genres, dont on ne sait pas très bien où il va, certains s'en inquiètent :

“Certains, comme le sociologue Francis Chateauraynaud (EHES), s'interrogent sur les convergences possibles entre les biotechnologies, la physico-chimie, l'informatique et les sciences cognitives. (…) D'autres, au contraire, parlent de BANG (acronyme de “bits, atomes, neurones et gènes”) pour désigner ce rapprochement interdisciplinaire susceptible de permettre des phénomènes d'auto-organisation ou de réplication. Pour eux, on ouvre grand la porte à l'inconnu, à 'imprévisible…” / (LMD / mars 06 / “Nanotechnologies, le vertige de l'infiniment petit” / Dorothée Benoit-Browaeys.)

On remet des rapports aux ministres, signifiant d'excellentes choses :

”“L'artificialisation de la nature a montré les limites de son acceptabilité avec les réactions parfois violentes contre les OGM (…). Que dire du processus de la naturalisation de l'homme (…) si nous pouvons devenir des artifices, des produits scientifiques, que nous pouvons être transformés, améliorés, économisés, exploités, en utilisant les lois de la nature ?” (Rapport “Ethique et prospective industrielle”, de Françoise Roure et J-P Dupuy, remis en février 2005 aux ministres de l'industrie et de la recherche. ) / (id.).

On émet des recommandations, dans le même rapport : Dupuy et Roure recommandent “la mise en place d'un “Observatoire sociétal européen pour évaluer, piloter et gérer les dynamiques dans le champ des nano-bio-info-sciences”. Il s'agit d'“apprendre à bâtir des approches interactives susceptibles d'éviter le dumping qui menace l'environnement et la santé.” (…) ” / (Alternatives économiques / juin 2005 / “Nanotechnologies et mégadéfis.” / Dorothée Benoit-Browaeys.)

Et alors ? Que se passe-t-il ? Par exemple ceci, à propos des études sur impacts sanitaires dans le champ des nanotechnologies : “Mais les budgets consacrés à ces recherches restent très faibles : ils ne dépassent pas 3 % à 5 % des nanoinvestissements.” / (id).

Et qu'en gardera-t-on, de tout ceci ? Pour Testart et Apoteker, qui considèrent les choses à partir de l'affaire des PGM, ”(…) il restera que la Terre aura été transformée en un immense champ d'expérimentation, avant même que des résultats probants aient été obtenus. Tant de légèreté est le prix à payer pour de prétendues urgences imposées par une vision du progrès à la fois libérale et archaïque, et elle ne semble pas avoir eu d'équivalent dans l'histoire des technosciences.” / (LMD : avril 06 / “De l'utopie scientifique au péril sanitaire” / Testart/Apoteker.)

Bon. Pour autant ils disent aussi “à moins que”, bien entendu. A moins que quoi ? Alors là… Dans le même numéro du Monde diplomatique, il y a des informations qui nous viennent du lointain et paumé Mali. C'est une question culturelle que cette affaire d'OGM ou de PGM , au fond, et l'on comprend mieux ce dont il est question quand on se place en un point de vue lointain, - ainsi par exemple au Forum de Sikasso, Mali, 25 au 29 janvier 2006. Parce que là-bas se parle le bambara, et l'on parle plus clair : “En bambara, OGM se dit Bayérè ma'shi (“Mère nourricière transformée”) : dans une conception animiste du monde (…), la simple matérialité du génie génétique – prendre des gènes d'une espèce pour les introduire dans une autre – avait de quoi déranger de nombreux auditeurs.” / (LMD / avril 2006 / “Au Mali, les producteurs de coton disent “non”. / R. Gaillard.)

Et où mène le dérangement, c'est encore plus étrange : “Nous ne voulons pas d'OGM, jamais, s'est exclamée Mme Lidigoita, [déléguée des femmes], et nous demandons au gouvernement de les empêcher d'entrer sur notre territoire. Et si des paysans en cultivent illégalement, nous brûlerons leur champs ! ” (id.).

Chacun pourra convenir que voilà qui est parler. L'on peut se permettre ici d'adresser des félicitations, admiratives d'ailleurs, c'est bien le moins, à Madame Lidigoita, au comportement exemplaire et modèle, - et l'Occident ne peut-il qu'en prendre de la graine ?

Qu'est-ce que vous voulez d'autre ?…

Enfin, je veux dire… Est-ce bien le fond du problème ?

Bibliographie.

Debord / “Des contrats”.

             "Commentaires sur la société du spectacle".
             "La société du spectacle".
             "Cette mauvaise réputation".
             "Panégyrique / I".

Stiegler : “Mécréance et discrédit”.

             "La technique et le temps : 1. La faute d'Epiméthée."
             "La technique et le temps : 3. Le temps du cinéma."
             "Philosopher par accident".
             "Passer à l'acte".
             "Aimer, s'aimer, nous aimer".
              Texte "LOGS_ "; texte "Copywrong".
             "De la misère symbolique. 1. L'époque hyperindustrielle."
             "De la misère symbolique. 2. La catastrophè du sensible."

Todorov. Sur poïétique. Sur analyse du discours. Derrida : sur la différance. Ascher : “Métapolis”. (Ascher : “La société hypermoderne”.) Guelton : text “LOGS_”. Virilio : “Cybermonde, la politique du pire”. (Conversations pour demain / Textuel).

Huxley. Bernard / “L'expressivité du corps”. Testart / “Le magasin des enfants”, ouvrage collectif ;

  1. notamment textes de Chatel et Higgins.

Art. “Le Monde Diplo”. Testart/Godin : “Au bazar du vivant”. Sur “Frankenstein.” Sur “Pinocchio”. Devereux / “Femme et mythe”. Jung / “Les types psychologiques”, chap sur Prométhée.

      / "Psychologie de l'inconscient".
      / "L'homme et ses symboles".

Beaudouin Charles / “L'oeuvre de Jung”. Payot, 1963. Chap 11, “Le moi et ses partenaires : le “processus d'individuation””. Et passage sur la “synchronicité”, p. 284-292. Lacan. / Séminaire sur le transfert, chap sur l'agalma dans “Le banquet” de Platon. Platon : “Le banquet”. Freud : /“Au-delà du principe de plaisir”.

           /"Psychopathologie de la vie quotidienne".
           /"Malaise dans la civilisation".

Combes Muriel, “Simondon Individu et collectivité”. Puf philo, 1999. Dupuy Jean-Pierre, “Petite métaphysique des tsunamis”. Seuil, mai 2005.

Filmographie.

Oshii Mamoru : “Ghost in the shell”. Longo Robert : “Johnny Mnemonic”. Spielberg Steven : “A. I. / Intelligence artificielle”. Spielberg Steven : “Minority report”. Wachowski Andy & Larry : “Matrix”. Wachowski Andy & Larry : “Matrix reloaded”.

poetique_du_numerique_/desertion_feminite_modernite.txt · Dernière modification: 2010/08/29 19:21 (édition externe)
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