« Le philosophe-artiste connaît en inventant, invente en connaissant. » Nietzsche
.
À toute pensée, la dépensée. La dépensée comme ce qui reste affaire/à faire de toute pensée. Car la pensée ne tombe jamais juste. Elle n'est pas le produit d'un processus réflexif, qu'est le fait de penser, dont le reste ou le terme tomberait juste. La pensée n'est pas divine et même si elle l'était elle faillit, comme Dieu, elle faillit être juste, elle faillit dire le monde, elle faillit seulement.
.
En effet, comme le dit Deleuze, « il est donc bien vrai que dieu fait le monde en calculant mais ses calculs ne tombent jamais juste et c'est cette injustice dans le résultat cette irréductible inégalité qui forme la condition du monde le monde se fait pendant que Dieu calcule il n' y aurait pas de monde si le calcul était juste le monde est toujours assimilable à un reste et le réel dans le monde ne peut être pensé qu'en termes de nombres fractionnaires ou même incommensurables (Gilles Deleuze, Différence et répétition, p. 286).
.
La dépensée est reste, elle sera toujours en reste, reste infinitésimal. Elle n'a pas de terme.
Pourquoi ? Parce que son régime est la dépense. Elle produit une multiplicité de dépenses. Dépenses. Dépenses comme impératif, comme défi. Dépenses comme défi à toute pensée, à toute pensée et à toute création pensées comme don de richesses considérables qui oblige à rendre avec usure. La dépensée est cette obligation, et ce qu'elle se doit, c'est de rendre avec usure. Elle doit motiver un don en retour, ce don en passera par deux activités : l'une, par la mise en jeu de la pensée par des actes performatifs qui en destabilise l'entendement, au propre comme au figuré, qui la dé-pense, et l'autre, par cette contribution “littéraire” (philosophique, théorique, poétique), compagne « infidèle » d'expériences et d'épreuves renouvelées.
.
Où s'inscrit donc la dépensée dans le cadre de la création artistique, du processus créatif, et de la création intellectuelle, philosophique, théorique ? Quel frayage produit-elle ? Et tout d'abord, de quel acte de création s'agit-il dans le fait de penser, de produire une pensée ou d'être pris dans la poussée du penser ?
.
Au-delà de toute tentative pour penser le fait de penser à partir d'un acte originaire, nous aurions la tentation de penser que penser serait impropre, sans auteur. Penser serait l'expérience même de l'autorité négative. Penser serait la négation de la possibilité même d'être auteur. Penser serait la possibilité qui nous serait offerte pour ne pas faire autorité, pour ne pas être l'auteur de sa réflexion. Penser serait la possibilité pour moi de dire : « mon nom est personne ». « Mon » étant la réflexion de « nom » étant lui-même la réflexion de « personne » en personne : personne, entendu comme aucun, inconnu ou inconnaissable (hors de l'entendement, de la connaissance), et personne, entendu comme être parmi les hommes (personne douée de réflexion qui s'abîme dans l'acte même de penser). Non pas entendement comme accession à la connaissance, à la saisie d'une chose, mais entendement comme échos, comme déconcentration de ce qui est entendu, comme délivrance inimitable. Je, en tant que doué de réflexion, peux penser infiniment que « mon nom est personne ». Je est donc personne en particulier, je est une particule réfléchissante à l'infini où je peux m'abîmer de part et d'autre, comme autre, comme tout autre, comme tous les autres je : dédoublement de mon entendement, de ma capacité à tout réfléchir sans arrêt, sans arrêt sur image.
.
Et si penser reviendrait toujours au fait de dépenser, de dépenser dans le sens où il y a dans le fait de penser une fonction dépersonnalisante ? Dépenser : multiplicité de la fonction dépersonnalisante de penser, en acte(s). Dépenser prend acte(s) de la dés-appropriation par l'homme de ce qui le fait-être homme, ce qui le fait se construire en tant qu'homme et comme homme, être « doué » de raison, de ratio, de mesure, autrement dit de ses fonctions logiques, de son rapport logocentrique au monde.
.
Que serait la dépensée dans ce cas ? La dé-mesure de l'homme : le retournement de la logique contre elle-même, comme possibilité logique de la logique de se dé-penser, logique négative ou révolutionnaire ; le détournement de la logique par ce qui resterait en l'homme d'insoumis à la logique, reste « illogique » que détiendrait l'homme en lui et hors de lui, hors de « l'homminidé », être physique qu'il dé-tiendrait (qu'il tiendrait à ne plus détenir), et hors de « l'homme-idée », être métaphysique qu'il ne con-tiendrait pas (qu'il ne tiendrait pas d'avoir avec lui) ; reste illogique en tant que sur-plus de la nature de l'homme, de sa nature biologique (l'homme comme facteur génétique), scientifique (l'homme comme animal doué de raison) ou divine (l'homme comme don de dieu) ; le « tournement » de la logique ou tourment de l'homme, comme ce qui est hors de lui en lui, comme ce qui le met hors de lui, comme dehors à lui-même et lui-même comme dehors.
.
La dépensée comme dehors. Non comme ailleurs, un ailleurs perceptuel ou conceptuel, mais comme se déportant hors de mon champs d'action (volontaire et raisonnée), hors de portée du « -ceptuel », c'est-à-dire en latin du « capere », du « prendre », dans le sens de prendre connaissance (connaissance phénoménale ou nouménale), comme toujours débordant les limites taxinomiques du discours, du logos, de la raison, comme ce qui fleurte avec l'ir-rationel.
La dépensée serait le couplage du perceptuel et du conceptuel avec tout ce qu'il y a d'affect en elle, de débordement pathique, de touche-à-tout, les faisant sortir d'eux-mêmes, hors de leurs gonds, effectuant un bond, un saut illogique entre les termes du contrat de confiance que je porte en moi et hors de moi, un saut illogique entre les termes de ma personne, mes finitions, mes finalités, ma finitude. La dépensée est batarde. Née sous X, elle multiplie ses chances en jouant les trouble-faits. Chanceuse, elle trouble ce qu'elle fait. La dépensée est méfait. Elle se lie d'amitié avec ce que Nietzsche a appelé « le philosophe-artiste ».
.
La dépensée dépense les pensées de la différence, elle les rejoue, redistribue les cartes, se joue des maîtres-penseurs pour mieux se déjouer des maîtres-mots. Exemple : déjouer Deleuze lorsqu'il dit dans l'Abécédaire « Le métier du philosophe c’est de faire des concepts, le métier de l’artiste c'est de faire des percepts. », c'est dé-mot-iver sa mise en bouche philosophique pour décliner l'offre des mots-livrés livresques et les rendre ivres de joie : « gai savoir » des mots dés-oeuvrés, mots hors-d'oeuvres pour « festin nu » (coupler Deleuze à Burroughs et vous aurez une bête-rave, des garçons sauvages au devenir multiple, une clinique de critiques, en d'autres termes vous aurez un Nietzsche florissant).
La dépensée couplerait non dialectiquement « la notion de dépense » de Bataille (in La part Maudite) et les pensées de la différence des philosophes dits « rebels » : Deleuze écrivant Différence et répétition, Derrida écrivant L'écriture et la différence (la différance) et Lyotard écrivant Le différend. La dépensée se réaliserait dans le fait de dépenser ce qui se donnerait comme pensée : délivrer les forces démesurées des sens. Par le fait de coupler le sens au sensible, le dire au maudit : le mal-dit, le malin-dit, la mal-a-die, le mot-mort, le mot-mords.
.
La dépensée exploite tous les corps de langage, elle ne se veut pas philosophie, elle n'est pas disposée à la sagesse. Et par son accoutumance au langage comme excitant, comme drogue, comme coup de folie, comme coup de forces (forces psychiques, forces techniques, forces spectrales) dans les arts et les lettres, elle s'adjoint volontiers les services de la sophistique : « Le langage est irréductible chez Gorgias, non à l'être, mais aux êtres, c'est-à-dire aux existants dont la diversité et la singularité jamais ne se laissera rassembler dans l'unité d'un logos de l'Être. Ce que montre Gorgias, c'est qu'il n'y a d'être que par le logos, et que la différence est toujours prise au piège du logos. Contre le logos, la sophistique fait valoir la sauvagerie d'un langage non centré, disséminé. » (Jean-Marie Benoist, La tyrannie du logos, éd. de Minuit, p. 54)
.
Le langage sort de lui-même pour se dé-posséder, pour se donner sans marchandage dans une pratique de la dépense, du potlatch. Et comme la dépensée est un régime de destitution, de déstabilisation des statues (maîtres-penseurs et autres maîtres en tout genre, artistique, politique…) et des statuts (du langage, de la technique…), elle se défait de tous ces oripeaux (vieux habits qui enveloppent la création d'une lourde couche de présupposés), et se fait plusieurs peaux sur leur dos ; en définitive, la dépensée n'a que des ennemis, elle fait la peau à toute marque de fabrique, à tout marquage défini, elle se démarque de tout pour éviter que chaque inscription ne soit l'objet d'un tatouage esclavagiste (peut-être est-ce l'engagement de l'écrivain Pierre Guyotat dans son économie générale de création ? ). La dépensée provoque, défie. Elle s'ouvre au monde, elle ouvre le monde, comme économie du potlatch.
.
Georges Bataille écrit à ce propos que « le potlatch est comme le commerce un moyen de circulation des richesses, mais il exclut le marchandage. C'est, le plus souvent, le don solennel de richesses considérables, offertes par un chef à son rival afin d'humilier, de défier, d'obliger. Le donataire doit effacer l'humiliation et relever le défi, il lui faut satisfaire à l'obligation contractée en acceptant : il ne pourra répondre, un peu plus tard, que par un nouveau potlatch, plus généreux que le premier : il doit rendre avec usure. » (La part Maudite, p. 105)
.
La dépensée est le potlatch des pensées de la différence autant que de « la notion de dépense », elle commerce avec celles-ci sans marchandage, elle doit rendre avec usure ce dont elle a reçu, ce don démesuré qui fait la différence et que l'on se doit de dépenser.
.
Hors de lui, le langage en dépensée se « dé-graphe », se déshabille de sa ligne orthographique, et prend de multiple formes, se désinforme, se cunéiforme, s'in-forme comme bon lui semble : métamorphoses. Hérésies. L'écriture par l'engagement plastique de la dépensée dynamite les ortho-graphies et les genres artistiques et intellectuels (littérature, arts plastiques, chorégraphie, philosophie, psychanalyse, sémiologie…) pour se faire strati-graphie(s) : écriture stratifiée et multiple. La dépensée engage tous les sens par des actes performatifs, elle se fait hors-texte pour se faire « la mâle » : sur-mâle (avec Jarry et la pataphysique) et hystérique (ce mal si féminin paraît-il puisque ce terme renvoie au mot « utérus » : mal qui pousserait la femme à se sur-exposer, à extérioriser une excitation intense, mal considéré comme un accès d'érotisme morbide féminin). La dépensée « merdre » à tout bout de champs. Champs magnétiques, forces de dérisions et de dérives. Sons, sens, expériences sensibles et intellectuelles, écriture en lignes, voix, flux, écrits poético-théoriques, effacements, oublis, strates, traces, images fixes, mobiles, signes-fantômes… Épreuves.
La dépensée se réalise dans l'expérience d'une mise à l'épreuve de ce que l'on nous donne couramment à penser et à éprouver, à penser et à éprouver le langage, la philosophie, les arts, la psyché, les pratiques humaines, ou encore la technique.
.
Démesure des sens et sens de la démesure, la dépensée se nourrit autant des accès de fièvre avant-gardistes, violence faite contre les corps constitués de la langue et du langage artistique, que de productions hors-normes qui se joue ou se déjoue des formes historiques proposant une écriture transhistorique. D'un côté le « zaoum » ou langue transmentale de Khlebnikov, portée à des sommets par Illiazd dans Le Dentu Le Phare, ou l'esprit décalé et explosif de Dada avec Tzara (et l' « aa anti-philosophe ») ou Hausmann et ses poèmes optophonétiques, ou encore Gil J. Wolman avec L'Anti-concept, et Gysin/Burroughs dans Oeuvre croisée et leurs pratiques du cut-up et du fold-in. De l'autre, des incongruités ou difformités de la nature littéraire, telles que : Finnegans Wake de Joyce, Les Cantos d'Ezra Pound, Le livre de Pierre Guyotat, le Grabinoulor de Pierre Albert-Birot, Le Grand Roman de Ladislav Klima, le poème «Passionnément» de Gherasim Luca ou encore Le cantique qui est à Gabriel/le de Christian Gabriel/le Guez Ricord.
.
La dépensée est à la croisée de la littérature, proposant des écritures qui défont la littérature de ses gaines, des écritures qui dégainent, qui dynamitent le langage en lui révélant toute sa plasticité, tout son imaginaire, et de l'acte performatif qui ouvre (sur) le réel. La dépensée déborde toujours de son lit, elle met à jour de nouveaux rivages, elle dérive. Hérotique, elle s'acoquine avec ces philosophes-artistes qui ont eu mal-à-partir avec les codes de conduite de leur époque : Giordano Bruno, Le Marquis de Sade, Nietzsche, Klima… ÉCRITURE héroïque, hérétique, érotique.
.
La dépensée est techniques d'ouverture et ouverture des techniques. En tant que techniques d'ouverture, la dépensée va voir du côté de la psychanalyse et de la schizoanalyse, du côté du cut-up et de « l'art scotch », du côté des jeux de langage des sophistes et de la déconstruction de Derrida. En tant qu'ouverture des techniques, la dépensée porte une écoute (flottante) aux pratiques oulipiennes ou aux pratiques de création concrète qui utilisent la machine, au développement de la pratique de Denis Roche passant de la poésie à la photographie (d'une écriture à une autre), ou aux pratiques assistées par des techniques analogiques ou numériques.
.
La dépensée lorsqu'elle se produit dans un acte performatif/perforatif ouvre des mondes, engage sa pratique du passage dans un espace-temps multiple, complexe, dans une « constellation d'Univers » telle que la définit Félix Guattari dans Chaosmose (pp. 33-34) : « ce que j'appelle constellation d'Univers. Il ne s'agit pas d'Univers de référence en général, mais de domaines d'entités incorporelles qu'on détecte en même temps qu'on les produit, et qui se trouvent être déjà là, de tout temps, dès qu'on les engendre. C'est là le paradoxe propre à ces Univers : ils sont donnés dans l'instant créateur, comme hecceïté et ils échappent au temps discursif ; ils sont comme des foyers d'éternité nichés entre les instants. De plus, ils impliquent la prise en compte, outre des éléments en situation (familiale, sexuelle, conflictuelle), de la projection de toutes les lignes de virtualité qui s'ouvrent à partir de l'évènement de leur surgissement. »
.
.
La Dépensée puissance numérique : intervention réalisée au cours du Colloque Poétiques du numérique à Nantes, co-organisé par Apo33 (association engagée dans les pratiques numériques) et le CERCI (Centre de Recherche sur les Conflits d'Interprétation de l'Université de Nantes).
Description du dispositif expérimenté afin de rendre problématique la question du numérique (du nombre) : l'acte performatif qui eut lieu pendant le colloque a provoqué une diffraction de l'espace-temps dans un triple mouvement.
Premier mouvement : lecture amplifiée en direct d'un texte. Ce texte a été écrit sous le signe numérique de la binarité, graphie faite de lettres/traits d'union et bichromie de noir/rouge, ayant conditionné une lecture “en ligne” dont le débit se voyait créditer de trouées (mots en rouge), celles-ci faisant passer d'une séquence de mots en rouge à une autre séquence se trouvant sur la page suivante. Le flux de la lecture reprenant une fois la séquence de la page suivante terminée.
Deuxième mouvement : diffusion d'un flux sonore par hauts parleurs qui vient interférer sur le flux de la lecture. Ce flux sonore est un extrait d'une expérience réalisée autour d'un dispositif expérimenté lors d'une séance de travail collectif (incluant une partie des participants du colloque) portant sur l'utilisation d'un outil de transmission : le talkie-walkie, symbole de la transmission analogique qu'utilisent principalement les forces de l'ordre, l'armée. L'expérience a été menée par quatre groupes de deux personnes grâce à quatre talkie-walkies : chacun des participants devant actionner l'appareil afin de prendre la parole et que celle-ci soit plus ou moins audible selon la distance ou les interférences occasionnées par les ondes radio ou créées volontairement par un participant. Ce faisant, la prise de parole devenait problématique à cause du nombre et de la distance, problématique qui par l'utilisation de l'outil numérique (l'ordinateur et le net) se voit écartée. Flux spectral lié aux multiples interférences défiant l'autorité du discours, de la logique médiatique.
Troisième mouvement : écriture par une tierce personne de mots ou de signes sur un tableau blanc. Une personne choisie juste avant l'intervention devait écrire au tableau des éléments sonores (mots ou séquence de mots) captés entre les “deux bandes passantes” (les deux flux de paroles, l'une émise en direct, l'autre en différé) formant un flux d'écriture composé et recomposé plus ou moins aléatoirement selon l'effacement des signes qu'il opère une fois le tableau saturé.
.
La dépensée Total Meeting : intervention réalisée au cours du festival international des musiques libres Total Meeting à Tours. Lors de l'intervention « la dépensée total meeting », la mise en scène de l'écriture était la suivante :
_ sur scène, la lecture s'effectuait selon un principe machinique, tel que l'outil numérique procède pour lire des supports gravés, c'est-à-dire comme « une tête de lecture », pouvant lire les lignes d'écriture de façon linéaire, de façon aléatoire, de façon continue ou discontinue, de façon répétitive ou ouverte (les pages comme plages de lecture non limitée, en boucle ou renouvelée jusqu'au terme incertain de l'intervention). Et concernant la lecture, elle pouvait évoluer de ligne en ligne au-delà du principe de lecture conventionnelle (de gauche à droite et de haut en bas). Et cette lecture s'appliquait à une écriture particulière, une écriture binaire, telle que l'est le langage numérique (fait de 0 et de 1). Cette écriture binaire est exclusivement composée de lettres, sans autre marque de ponctuation (pas même de majuscule), et de ce qui s'apparente à des traits d'union : écriture faite de lettre/trait d'union. Chaque page, rectifié de part et d'autre, étant composée de lignes, on peut dire qu'il s'agit d'une « écriture en lignes ». Non pas du fait que cette écriture circule sur le Net, qu'elle est mise en ligne via l'outil internet, mais parce que l'écriture ici mise en oeuvre, littéralement, est faite de lignes, remplie de signes (signes plein/vide comme le yin et le yang), et dont la lecture peut être, à partir de cet espace finalisé, infinie, infinie parce que pouvant convoquer plusieurs façons de lire, plusieurs facteurs pour faire dériver la lecture de ses principes canoniques. En effet, « la tête de lecture » peut machiniquement agencer les lignes ou sections de lignes selon divers modes de lecture et selon divers facteurs dépendant ou non de sa volonté. Dans les faits, la circulation du lecteur se faisait en pas chassés, passant d'une ligne à une autre, d'une page à l'autre ou alors par section de ligne ou section de page, et ce dans un désordre apparent (lecture de haut en bas et de bas en haut, d'une ligne à une autre en passant d'une page à une autre, latéralement, ligne-continue sur plusieurs pages d'affilée, lecture par aller-retours de droite à gauche et de gauche à droite, avec des arrêts plus ou moins aléatoires, des interventions intempestives) , qui apparaissait littéralement sur scène, devant les yeux des dits « spectateurs ». En fait, le lecteur était en scène, en pleine lumière, comme l'était l'ensemble de la salle (sans séparation lecteur/spectateur par la mise en scène classique : l'acteur sous les lumières et les spectateurs dans l'ombre), mais son visage était caché par des feuilles A3, une vingtaine, qui étaient disposées entre deux fils et tenues par des pinces. « La tête de lecture » était cachée, non accessible à la vue, comme l'est le psychanalyste lors d'une séance : l'analysant et l'analysé devant être mis hors de vue l'un de l'autre pour que le transfert se fasse le plus amplement possible (du côté de l'analysé) et pour que l'écoute flottante puisse être favorisée (du côté de l'analysant). Il s'agissait là d'une scène de lecture-écriture : une lecture qui produit en acte une écriture autre que celle inscrite sur les feuilles, lecture qui active des potentiels, des possibles, des « lignes de fuite ». Une lecture qui se produit comme écriture, comme multiplicité de lectures et d'écritures orales.
.
_ dans les gradins, au début de cette intervention qui eut lieu entre deux concerts dans un festival consacré aux « musiques libres » (free jazz, musiques improvisées, électro-accoustiques ou électroniques, créations sonores assistées par ordinateur), des pages circulaient dans la salle comme disséminées. Le « public » était convié à prendre possession d'une page A4 et se confrontait à cette écriture binaire et à un manque évident de sens : de sens de lecture à adopter, de sens grammatical, syntaxique, de sens, et dans le sens de signification à donner à ce geste de dissémination auquel ils doivent faire face, se demandant s'il devait agir, pouvant en cela perdre la face, et ce en public. La question de qu'est-ce c'est que d'être public, un public, du public, un espace public, leur était patent. Cela soulevant probablement en eux la question : est-ce que je dois être épatent ? Est-ce que je dois concourir à cet acte performatif/perforant le rôle établi à chacun des actants « culturels », acteur sur scène et acteurs hors scène ? Quelle place cela me laisse-t-il ? Et à quel acte je me rends « complice » ? Que suis-je en train de commettre ? Est-ce que je suis en train de me compromettre (de faire une chose sous obligation, de faire quelque chose qui ne me dit rien, rien de bon ou rien qui vaille, qui a de la valeur) ou de me com-promettre (de promettre avec), de promettre dans cet acte quelque chose, et quoi ? Dans cet acte performatif, à distinguer de la performance ou d'un acte performant, s'est traduit un malaise ou/et un laisser-aller. Des gens sont sortis tout de suite, d'autres plus tard, d'autres ont lu dans leur tête, d'autres ont lu à haute voix, respectant ou non l'organisation des lignes de lecture, dans leurs buttées (diction difficile), dans leur fluidité (favorisée par la mise ne ligne), dans leur pause (selon le nombre de traits qui ne signalaient pas la présence de lettres), en lisant doucement, fortement, en criant, chantant, ou en annonant.
.
_ dans la salle, des enceintes diffusaient des sons : les sons produits par les lectures, lectures amplifiées par un micro qui était sur scène et trois autres micros qui circulaient dans les gradins. Les lectures pouvaient se superposer, être décalées ou s'absenter. A cela s'ajoutaient des sons provenant de deux enceintes qui diffusaient chacune d'elles des sons de provenances différentes : les sons de l'une ayant été captés lors d'une expérience menée lors d'un Colloque philosophique autour de la question du numérique (acte performatif de nature similaire), l'autre d'une expérience menée en plein air lors d'une rencontre d' éco-création dans le parc et dans l'immeuble de La Maison Radieuse de l'architecte Le Corbusier à Rezé. Les deux captations ayant subies des coupes et ayant été montées selon les besoins de cette intervention afin que les deux bandes sonores puissent se chevaucher ou s'alterner ou laisser des plages de silence, pendant l'acte performatif de la lecture (des lectures).
.