Réflexions autour de l'éco-création
“« La maison monde » est menacée d’être dévastée. […] Les politiques ont la responsabilité de l’avenir.” Jacques Gaillot (homme d'église) 1).
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Les déséquilibres engendrés par les développements technico-scientifiques sur l'éco-système planétaire au cours du 20ème siècle ont amené les citoyens et scientifiques à interpeller les politiques pour réagir et prendre au sérieux la donne écologique. Actuellement, nous voyons petit à petit, tant les politiques (territoriales) que les multinationales 2) intégrer dans leur programme la dimension écologique. Celle-ci devient même ce autour de quoi se reconfigure leur approche politique globale et pérenne, ce à travers quoi vont être repensés l'ensemble des paramètres politiques. Elle s'articule autour de mots d'ordre tels que « développement durable », « respect de la (bio)diversité », « commerce équitable », « placement éthique », termes progressivement réinvestis dans d'autres champs de pratiques comme l'économie, la culture ou la santé 3).
. L'écologie devient un impératif pris en charge politiquement. A travers elle, une injonction nous est lancée : humanité, devenez responsable face au monde dans lequel vous habitez et que vous êtes en train de détruire ! humains, devenez responsables collectivement de votre destin. Or ce passage de la responsabilité individuelle, quotidienne, personnelle, à la responsabilité collective, ce passage du mode éthique au mode politique, à travers l'enjeu écologique, ne répond pas seulement à une fonction idéologique, à la récupération d'un discours et d'une pratique autrefois dissidentes par les minorités dominantes. Il s'inscrit au coeur d'une redéfinition même de la question du politique, de ce que l'on entend traditionnellement par politique et faire politique.
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Michel Foucault a proposé, avec le concept de biopolitique, une analyse dans les mutations de ce faire politique au cours des deux derniers siècles. La biopolitique correspond au faire politique du gouvernement, de la gouvernance, trouvant dans la théorie (néo)libérale les fondements de son application. Ce mode politique consiste dans la gestion des populations, prises en tant que ressources vivantes : il fait de la vie l'objet de son exercice 4). Or, si ce mode politique a pu s'intensifier au cours du 20ème siècle, il nous semble être aujourd'hui remis en jeu par la donne éco-logique.
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Dans le passage de la politique nationale aux politiques territoriales, l'expérimentation figure comme mot d'ordre d'une réorganisation des cadres démocratiques. Il s'agit de « se rapprocher du citoyen », de lui permettre une « plus grande participation » à la vie démocratique de la cité. La politique « durable », « diversifiée », « équitable » et « éthique » semble aller de pair avec l'impératif du « participatif » comme nouveau mode d'intégration du citoyen. Le citoyen se trouve investi de part en part dans la sphère du politique, de l'éco-politique.
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Le concept d'éco-politique que nous développons ici se distingue du courant de l'écologie politique, tel qu'il a pu être défini avec l'entrée dans l'Âge de l'Information et porté par certains penseurs, notamment Ivan Illich, André Gorz ou Cornelius Castoriadis. A travers ce concept, il ne s'agit pas pour nous de proposer ou formuler une nouvelle théorie politique mais d'analyser une technologie de pouvoir, d'analyser la mise en place d'une logique politique, théorisée dans le cadre de l'écosystémique 5), puis reprise, de manière plus ou moins marquée, par un ensemble de modèles politiques qu'ils soient dominants (le modèle du développement durable par exemple) ou alternatifs (le modèle de l'écologie politique, qui traditionnellement se situe plutôt du côté de l'extrême gauche). Si l'on entend par politique la pratique qui consiste à trouver des modalités d'existence collective, notre approche de la question politique s'inscrit précisément en rupture avec la démarche consistant à construire un modèle politique, c'est-à-dire à concevoir un système qui comprenne a priori la multiplicité des modalités d'existence collective. L'enjeu théorique résiderait plutôt, selon nous, dans l'énonciation des potentialités d'une pratique politique.
. En tant qu'elle se définit par la prise en compte des multiples niveaux d'interaction entre les êtres vivants et leur environnement, l'écologie repose sur un mode éthique qui engage la relation de l'individu avec son milieu (social, environnemental, psychique), qui engage sa conduite, son comportement, ses valeurs. C'est la singularité même de son être au monde qui se trouve mise en jeu. Il est convoqué dans sa vigilance face à l'émergence de nouveaux agencements entre son existence intime et son être social et collectif. L'éthique indique une manière d'être au monde qui nous engage depuis notre intimité la plus profonde jusqu'à notre être social.
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Or la prise en charge politique de la question écologique implique dans le même temps ce transfert de l'éthique au politique : l'intégration de l'éthique dans le politique, c'est-à-dire l'investissement par le politique de notre sphère privée. Car que nous dit l'impératif politique écologique ? Faites attention à la manière dont vous vous comportez, cela pourrait avoir des conséquences catastrophiques sur l'éco-système global. Devenez responsable. Prenez en compte, dans chacun des gestes de votre vie quotidienne, leurs conséquences possibles. Mais étant donné que cela est impossible, que malgré tous les efforts et la bonne volonté du monde, vous ne serez jamais en mesure de prendre en compte toutes les implications de vos actes, alors laissez-vous conduire, laissez-nous, politiques, prendre en charge vos faits et gestes, en installant les mécanismes d'auto-régulation nécessaires à notre sécurité collective. Ce paradoxe se trouve formulé par la généralisation d'oxymores qui intègrent deux situations conflictuelles dans un même élément, nous convoquant de manière intenable dans notre position éthique : « écologie / industrielle », « commerce / équitable », « placement / éthique », « énergie / propre », etc.
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La prise en charge politique de la question écologique a cet effet paradoxal qu'elle en appelle à une plus grande responsabilité de chaque individu, l'obligeant à s'auto-réguler et à s'auto-contrôler dans chacun de ses gestes et comportements, de se projeter continuellement dans une vision globale de soi dans le monde, de soi dans le maillage global de l'éco-système, de répondre en bon « pratiquant » à la religion laïque de l'écologie, tout en le déchargeant de toute responsabilité, en le démettant de la possibilité de décider pour lui-même, à travers une prise en charge globalisée. Le politique se charge dès lors de créer les bonnes conditions de régulation et d'accueil de tout le monde, de gérer l'économie de la maison, de l'oïkos 6) planétaire.
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Or dans ce passage de l'éthique au politique, ou plus exactement à travers l'intégration de l'éthique dans le politique via l'écologique, la technologie occupe une fonction centrale. La prise en charge collective de la vie des individus par le politique se fera par l'implémentation de dispositifs sécuritaires, de régulation et de contrôle des comportements et conduites, avec pour objectif d'éviter les interactions potentiellement nocives, transformant le monde en immense « machine à habiter », en immense structure évolutive et adaptative, se réajustant sans cesse selon l'apparition de nouveaux paramètres, en détectant les écarts pour permettre une action correctrice7), intégrant les nouvelles donnes et données qui pourraient mettre en péril le fonctionnement de l'éco-système, son bouclage, la bonne circulation des flux. La technologie de pouvoir éco-politique devient ce par quoi et à travers quoi le monde est unifié, sous la loi du logos, géré et organisé comme économie générale des flux énergétiques. Nous assistons à l'organisation d’une politique œcuménique dont le sanctuaire est l’éco- et dont les cultes et liturgies se nomment éco-logie et éco-nomie.
Conséquemment, Internet, technologie initialement polémologique développée par le Pentagone, devient le moyen le plus efficace de cette intégration généralisée, de cet œcuménisme, ramifiant toutes les activités de la vie humaine, du plus intime et personnel au plus public 8). C'est pourquoi le politique donne à l'usage des technologies un caractère obligatoire, sous peine d'être du mauvais côté de la « fracture numérique ». Chacun se trouve pressé de se connecter, sous peine de ne pas pouvoir participer à l'intercommunication généralisée, à l'économie globale de l'éco-système. Internet devient pour l'Etat le moyen le plus efficace pour réguler son système de gestion. Il nous numérise, il fait du nombre, codification numérique du vivant et des processus qui lui sont liés, avec du nombre, nous, citoyens du monde éco-politique.
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L'éco-politique, alliée au technologique, se transforme en une religion paradoxale, parce qu'au moment même où elle nous interpelle dans notre responsabilité individuelle, elle procède techniquement à la négation de tout questionnement d'ordre moral. La prise en charge technologique de l'auto-régulation nous met face à des dispositifs anonymes qui ont déjà fait le choix pour nous, qui ont déterminé par avance ce qui sera ou non bon pour nous. Nous nous retrouvons face à des barrages, mécanismes d'ouverture et de fermeture qui rendent impossible tel ou tel acte. Pour votre bien, pour la sécurité de tous, pour le bon fonctionnement du système, nous allons intégrer des verrous 9) dans tous les codes numériques, afin que vous ne puissiez pas procéder à tel ou tel acte. Vous serez obligé techniquement, et non pas moralement ou légalement, de respecter la loi. Votre marge de manoeuvre ne tiendra que dans la possession ou pas du code qui donnera accès à tel ou tel possibilité. La machine à habiter devient une mécanique qui définit par avance nos possibilités d'agir. L'intégration de l'éthique dans l'ordre du politique aboutit donc à une annihilation du régime éthique lui-même. On ne se retrouvera plus à faire l'expérience, dans nos corps et esprits, de situation délicates, de contextes ambigus, paradoxaux, nous interpellant en tant que sujets éthiques et moraux. Le règne du sécuritaire c'est la négation de l'éthique individuelle, c'est la négation de la morale comme instance de déstabilisation, comme ouverture et confrontation à l'hétérogénéité. C'est le règne de l'équité et de l'identification 10). Il s'agit de gérer du nombre, de produire de l'équivalence, de l'équilibre, en mesurant et soupesant sans cesse au moyen de la statistique, du sondage et du marketing.
« Epargnez-vous », serait le mot d'ordre de l'éco-politique: prenez des risques, mais assurés (assurance vie, assurance chômage, assurance voiture, assurance maison, assurance tous risques, etc.), épargnez-vous face aux expériences, aux épreuves de la vie : la morale, les accidents de parcours que sont les maladies, physiques et mentales, les accidentés, la perte de travail, les séparations… « Economisez-vous » : mettez de côté votre argent, votre sperme, vos données. A chaque économie sa banque : économie financière, économie de la vie (banque de sperme), économie de la mémoire et du savoir (banque de données).
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Dans ce basculement sécuritaire, l'éco-politique prolonge et intègre la biopolitique. Le rapport au monde se trouve déterminé sous le mode de la consommation et l'espace public n'est plus qu'une extension du chez soi. Nous vivons sous le régime du cellulaire. L'homme n'est plus à l'image de Dieu, mais à l'image de son éco-système : il est cellule vivante. Et le monde forme un gigantesque organisme. Et la société un immense processus autopoïétique, qui subordonne la production (poïétique) à la loi de sa reproduction, de son autorégulation et autogénération.
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Face à la dynamique intégratrice de l'écopouvoir, à son emprise grandissante à tous les niveaux de notre existence, de notre être au monde, ce sont les modes et pratiques de résistance politique traditionnels qui se trouvent radicalement mis en question.
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Les mouvements politiques de résistance ont cru trouver dans l'élaboration de modèles politiques alternatifs un moyen de mettre en crise et renverser les régimes en place. Mais en cherchant à proposer des modèles politiques alternatifs, ils ont chaque fois dû se placer du point de vue du pouvoir, du point de vue du nouveau régime au pouvoir qu'ils instaureraient après le renversement du régime existant, reconduisant la logique qu'ils entendaient mettre en question. La résistance à un pouvoir consiste-t-elle dans une résistance à un régime particulier ? Ne consisterait-elle pas plutôt dans la résistance à une logique, une logique de domination ? Cette résistance s'indiquerait donc plutôt, dans l'invention de pratiques politiques dissidentes, dans l'invention d'une poïétique qui démobilise les mécanismes de la technologie de pouvoir 11).
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Sophie Gosselin et David Guignebert, mai 2007.